Bouches-du-Rhône : Acculée pour ses « boues rouges », Alteo placé en redressement judiciaire

ECONOMIE Vivement critiquée pour ses « boues rouges », la société Alteo de Gardanne a été placée ce jeudi en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Marseille

Mathilde Ceilles

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Des techniciens sur le site d'Alteo à Gardanne
Des techniciens sur le site d'Alteo à Gardanne — BORIS HORVAT / AFP
  • La société Alteo, vivement critiquée dans le passé pour ses « boues rouges », a été placée en redressement judiciaire.
  • L’usine est en cessation de paiement et fait face à une crise selon sa direction.
  • Les salariés espèrent voir leurs emplois sauver et demandent à l’Etat de revoir ses exigences environnementales.

La mine grave, Bruno Arnoux sort du tribunal de commerce de Marseille, entouré de deux autres représentants syndicaux. La centaine de salariés de l’usine de Gardanne qui attendent dans le froid depuis plusieurs heures, des chasubles CGT ou FO sur le dos, se presse autour du secrétaire de leur comité social et économique. Les visages sont inquiets et interrogateurs. Et pour cause : leurs emplois sont en jeu, même si, il l’assure, « les salaires de décembre seront payés ».

Connue pour de multiples polémiques liées à ses rejets de « boues rouges » en mer, dans le parc national des calanques, près de Marseille, pour le stockage à terre, près de son site de Gardanne, de déchets solides, la société Alteo est au bord du gouffre. Ce jeudi, le tribunal a placé l’usine en redressement judiciaire, à l’issue d’une audience à huis clos, à laquelle seuls trois représentants syndicaux et la direction ont pu assister.

« On ne l’a pas vu arriver »

Embourbée dans des dettes, jusqu’à être en cessation de paiement depuis le 15 novembre, l’usine se retrouve sous le coup de deux administrateurs judiciaires et va faire l’objet d’une période d’observation jusqu’au 12 juin. « Depuis l’été, il y a eu un fort ralentissement des ventes qui malheureusement s’est accentué ces dernières semaines », explique le directeur d’Alteo, Frédéric Ramé, aux journalistes à la sortie de l’audience, évoquant « une baisse des ventes en novembre de 30 % ». « La période de croissance s’est retournée brutalement, ce qui a mis la trésorerie de l’entreprise sous forte pression. »

Un véritable choc pour les salariés de cette usine. « Je suis rentrée dans la société en 1976, se souvient Christian. J’y ai fait toute ma carrière, et c’est à cette société que je dois ce que j’ai aujourd’hui. Et là, nous sommes au bord du précipice. On ne l’a pas vu arriver. Les résultats étaient pourtant positifs. »

Un chiffre d’affaires de 242 millions d’euros

Ancien site de production d’alumine de Péchiney et du géant minier anglo-australien Rio Tinto, l’usine créée en 1894 a été rachetée en 2012 par le fonds d’investissement américain HIG et rebaptisée Alteo. La société revendique aujourd’hui un chiffre d’affaires de 242 millions d’euros, grâce aux alumines qu’elle produit et qui sont utilisées, entre autres, dans les matériaux de construction tels que le carrelage, dans les composants de produits high-tech comme les écrans de smartphone ou de télévision.

« La baisse soudaine est liée à nos différents marchés, affirme Frédéric Ramé. On est directement tributaire de la santé d’un certain nombre d’activités en aval, que ce soit dans la sidérurgie, dans le secteur de l’automobile ou de l’électronique. »

Les investissements environnementaux mis en cause

« Ce placement en redressement judiciaire, dans le pire, est ce qui pouvait nous arriver de mieux », affirme Bruno Arnoux, qui confie avoir toujours de « l’espoir » pour l’avenir d’Alteo. « J’espère que l’Etat va nous entendre et que la pression environnementale sera réduite, ce qui permettra de passer ce cap », insiste-t-il. En 2018, la justice a réduit de deux ans, à fin 2019, le délai accordé à l’usine pour mettre ses rejets liquides en conformité avec les normes environnementales. Depuis fin 2015, l’usine a cessé ses rejets en mer de « boues rouges » solides chargées d’arsenic et de cadmium.

« On est obligé de mettre l’Etat devant ses responsabilités, estime Bruno Arnoux. Il doit se rendre compte qu’on est une société française sur le sol français qui emploie des Français. L’Etat a son rôle à jouer. Je souhaite qu’on se mette autour de la table et que les exigences environnementales soient revues à la baisse, pas tant sur le rejet, mais au moins étalonnées dans le temps pour pouvoir le faire dans de bonnes conditions compte tenu de la situation. »

« On est prêt à se battre »

Selon la direction, « un certain nombre d’investissements sur l’environnement ont été réalisés ». « On a fait d’énormes progrès. […] On va travailler sur l’ensemble de ces sujets avec l’administrateur judiciaire qui sera nommé », précise Frédéric Ramé.

Près de 480 personnes travaillent à Gardanne, ancienne ville minière sinistrée et qui doit déjà faire face à la fermeture annoncée de sa centrale à charbon. « Après deux journées difficiles à trouver des solutions pour la centrale thermique, j’ai appris cette nouvelle, confie Roger Meï, le maire communiste de la ville. Et j’ai mal dormi. Mais on est prêt à se battre. Après-demain, je vais à l’arbre de Noël des enfants de Pechiney [ancien nom d’Alteo, ndlr]. Ça va être un sacré Noël pour eux… »

Un comité social et économique de l’entreprise aura lieu les prochains jours en présence des administrateurs judiciaires. Une nouvelle audience destinée à faire un point d’étape est par ailleurs prévue le 23 janvier, selon nos informations.