Avec la réforme des retraites, Philippe Martinez tient-il la revanche de la CGT ?

SOCIAL Depuis le début du conflit sur les retraites, le leader de la CGT est omniprésent dans les médias et dans la rue, car les enjeux de cette séquence sont cruciaux pour son organisation

Delphine Bancaud

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Le leader de la CGT, Philippe Martinez, lors de la manifestation du 10 décembre 2019 à Paris. Bertrand GUAY / AFP.
Le leader de la CGT, Philippe Martinez, lors de la manifestation du 10 décembre 2019 à Paris. Bertrand GUAY / AFP. — AFP
  • Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, est le tenant d’une ligne dure envers le projet du gouvernement, dont il exige le retrait.
  • La réforme des retraites est une bonne occasion pour la CGT de revenir au premier plan, elle qui a perdu la place de premier syndicat de France.
  • L’occasion aussi de redorer l’image des syndicats, affaiblis par le mouvement des « gilets jaunes », et qui ont souvent eu l’impression d’être négligés par le gouvernement depuis le début du quinquennat.

C’est l’un des acteurs clés du conflit sur la réforme des retraites :  Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, est le tenant d’une ligne dure envers le projet du gouvernement. Il souhaite conserver le système de retraite en vigueur, « le meilleur du monde », selon lui. « Nous tiendrons jusqu’au retrait », a-t-il prévenu dans un entretien au Journal du dimanche. Suscitant au passage des commentaires acerbes de membres du gouvernement : « Je ne pense pas que ce soit avec la CGT qu’on trouvera le chemin de la sortie de ce conflit », a estimé la ministre des Transports, Elisabeth Borne, lors du Grand jury RTL/Le Figaro/LCI. « Je pense (que la CGT) défend plus ses troupes que les Français », a lâché de son côté le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, sur France 3.

Un refus de dialoguer qui est assez logique selon Jean Grosset, directeur de l’Observatoire du dialogue social de la Fondation Jean-Jaurès, un think-tank de gauche : « Depuis le début, la CGT est hostile au régime universel par points voulu par l’exécutif, qu’il ne trouve pas équitable. C’est donc assez normal qu’il refuse de transiger sur cette base », explique-t-il. 

« Une très bonne occasion de revenir au premier plan »

La position radicale de la CGT lui permet de se distinguer des syndicats dits réformistes (CFDT, CFTC, UNSA) et de se placer en chef de file de la contestation sociale aux yeux du gouvernement. « Philippe Martinez a intérêt à ce que la grève dure le plus longtemps possible. Histoire de faire oublier Laurent Berger et de balayer le mouvement des "gilets jaunes", face auquel les syndicats se sont trouvés dépassés », analyse Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail et spécialiste des mouvements sociaux.

Et avec la forte mobilisation du 5 décembre, la CGT pense qu’elle a enfin été prise au sérieux par le gouvernement, souvent accusé de marginaliser le rôle des corps intermédiaires dans la conduite des réformes. « Comme ils [les membres du gouvernement] sont déconnectés d’un certain nombre de réalités, ils pensaient qu’on en rajoutait. Or, la journée de jeudi a montré que la santé, l’éducation, la police et bien d’autres secteurs s’étaient retrouvés dans la rue ou en grève », s’est ainsi targué Philippe Martinez dans le JDD. « La CGT n’a jamais disparu des radars. Mais elle a perdu la place de premier syndicat de France au profit de la CFDT. La réforme des retraites est donc une très bonne occasion de revenir au premier plan. Même si le succès de la manifestation du 5 décembre ne peut pas être imputé qu’à elle. Parce qu 'une grande part des manifestants étaient des enseignants. Or, c’est la FSU et l’UNSA qui sont majoritaires chez les profs », souligne Jean Grosset. La mobilisation de ce mardi a certes été en net repli, mais « le mécontentement reste aussi haut », a fait valoir Martinez dans la foulée de la manifestation parisienne. « Il ne faut pas confondre résultats dans les urnes et capacité de mobilisation et d’action sur le terrain. Et depuis des décennies, celle de la CGT est incontestablement forte », ajoute Jean Sagnes,historien du syndicalisme.

Renforcer sa légitimité vis-à-vis de sa base

Plusieurs médias ont d’ailleurs titré sur le bras de fer Martinez-Macron, pour souligner le rôle central que le leader de la CGT joue lors de cette séquence : « Les médias, en tendant systématiquement le micro à Philippe Martinez, parce qu’ils ont vu en lui le leader de la confédération la plus active, ont contribué à la personnalisation du conflit. Il est curieux de constater que cette personnalisation des forces syndicales n’a pas son équivalent du côté du gouvernement. Les micros se tendent beaucoup plus vers le secrétaire général de la CGT que vers les ministres, et le silence du président de la République accentue cette situation », observe Jean Sagnes.

Cette séquence sociale est aussi l’occasion pour Philippe Martinez, à la tête de la CGT depuis 2015, de réaffirmer son leadership auprès de ses ouailles. « Au départ, il souffrait d’un problème de légitimité, car il a été élu en urgence pour remplacer Thierry Lepaon. Mais avec sa réélection cette année, il a redoré son bason. Et l’organisation se recroquevillant sur sa base contestataire, son positionnement ferme dans ce dossier lui permet de renforcer encore sa légitimité », affirme Remi Bourguignon, professeur à l’université Paris-Est-Créteil et spécialiste du syndicalisme et du dialogue social. « Actuellement, les adhérents de la CGT partagent la même analyse selon laquelle la réforme des retraites telle qu’elle a été conçue par le gouvernement aboutirait, si elle était mise en œuvre, à des diminutions conséquentes des pensions. Dans ces conditions, le secrétaire général de la CGT n’est pas isolé », insiste aussi Jean Sagnes.

Exister dans l’opinion publique

Et pour Philippe Martinez, l’épisode en cours pourrait même permettre à l’organisation d’engranger de nouveaux syndiqués : « On constate un pic d’adhésions en ce moment. Et il y en a marre de ceux qui nous font la leçon : quel parti politique en France compte 650.000 adhérents ? », déclare-t-il dans le JDD.

L’autre défi de la CGT est de regagner du crédit aux yeux de l’opinion publique. Un challenge loin d’être gagné, selon Remi Bourguignon : « Lors de cette séquence, la CGT s’affiche comme une organisation contestataire, mais pas comme un syndicat capable de négocier avec le gouvernement et d’influencer ses réformes. Or, l’opinion publique est demandeuse d’une réforme des retraites, car elle juge le système actuel peu lisible, complexe et injuste ». « Le mot d’ordre du retrait de la réforme de la CGT n’est pas en adéquation avec l’opinion publique. Mais son pari est d’entraîner derrière elle l’ensemble des salariés, ainsi que les fonctionnaires territoriaux, une fois que les détails de la réforme seront connus », complète Jean Grosset. Un pari d’autant plus risqué car si le conflit s’enlise, une partie des Français pourraient aussi se braquer, notamment si les transports sont bloqués durablement.

Les paris risqués de la CGT

Mais c’est surtout si la CGT perd son bras de fer avec le gouvernement qu’elle joue gros, selon Remi Bourguignon : « Philippe Martinez sera contesté par ses troupes s’il n’obtient rien à l’issue du conflit : le retrait de la réforme, un remaniement ministériel, la dissolution de l’Assemblée… », affirme-t-il. « La situation peut se compliquer aussi au sein de la CGT, si le mouvement se poursuit et si la lassitude s’installe parmi les syndiqués », estime Jean Sagnes.

Et le gouvernement a encore compliqué la tâche de la CGT en mêlant les syndicats à la gouvernance du nouveau système de retraites : « Soit la CGT va refuser d’y participer et se marginalisera par rapport aux autres organisations syndicales. Soit elle acceptera, et cela sera vu par ses troupes comme une manière d’avaliser la réforme », relève Remi Bourguignon. Une chose est sûre : quand les comptes de cet épisode social seront faits, personnalisation du conflit oblige, Philippe Martinez aura beaucoup à gagner… ou à perdre.