Réforme des retraites : Comment les grévistes comptent-ils tenir le plus longtemps possible ?

MOBILISATION L’aspect financier ne représente qu’une partie de la stratégie

Nicolas Raffin

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Le cortège parisien du 5 décembre 2019 contre la réforme des retraites.
Le cortège parisien du 5 décembre 2019 contre la réforme des retraites. — Thibault Camus/AP/SIPA
  • Une journée de grève interprofessionnelle est prévue mardi 10 décembre.
  • Les syndicats opposés à la réforme des retraites disposent de différents outils pour faire durer le mouvement.
  • Le soutien et la participation à la grève sont l’un des facteurs.

Depuis la semaine dernière et le début des grèves contre la réforme des retraites, l’épreuve de force est lancée. « Nous tiendrons jusqu’au retrait » de la réforme, a affirmé ce lundi Philippe Martinez, le leader de la CGT. Pour lui, comme pour les autres syndicats (Force Ouvrière, Solidaires, FSU) qui ont appelé à une nouvelle journée de grève interprofessionnelle ce mardi 10 décembre, l’objectif est clair : tenir le plus longtemps possible, et avec le plus de monde, pour espérer faire plier le gouvernement.

Or, une mobilisation qui dure pose la question du coût financier pour celui ou celle qui décide de cesser le travail, et qui n’est donc pas payé. Pour compenser – en partie – cette perte sèche, les caisses de grève peuvent être sollicitées. Elles ont des formes très diverses : la CFDT (qui n’appelle pas à la grève) dispose par exemple d’une réserve globale de 126 millions d’euros, issue des cotisations des adhérents. Même chose pour Force ouvrière, qui ne communique pas sur le niveau de sa cagnotte.

Pour d’autres syndicats, comme la CGT, les caisses de grèves sont créées ou réactivées au moment des mouvements sociaux. C’est notamment le cas de la caisse lancée depuis 2016 par la branche Info-Com du syndicat, qui a reversé 630.000 euros aux grévistes depuis sa création. Dans son dernier décompte daté du 7 décembre, elle disposait de 194.000 euros.

La caisse de grève, « outil de solidarité »

Les montants en réserve sont donc très variables, mais ils sont surtout symboliques. « La caisse de grève est l’un des outils qu’on a pour continuer la bagarre, même si, au regard des besoins, les montants sont ridicules. Si vraiment on devait aider tous les salariés qui ont fait une journée de grève, la caisse ne tiendrait pas deux jours », admet Romain Altmann, secrétaire général de l’Info-Com CGT, interrogé par Paris-Match. « L’objectif principal d’une caisse de grève n’est pas de compenser intégralement la perte de revenus, poursuit Natacha Pommet, secrétaire générale de la fédération CGT des services publics. C’est avant tout un outil de solidarité pour les salariés qui sont le plus en difficulté ».

C’est dans cet esprit d’entraide que des cagnottes se lancent en dehors des organisations syndicales. Ainsi, plusieurs streamers ont lancé une collecte de dons en faveur des grévistes sur la plateforme Twitch. Leur collectif, baptisé « Le stream reconductible », diffuse en continu – notamment des jeux vidéo – et propose aussi des débats et des éclairages sur la réforme. Il a déjà récolté plus de 50.000 euros, qui seront reversés à plusieurs syndicats. Mais Natacha Pommet met en garde : « Il ne faudrait pas qu’il y ait une forme de grève par procuration en faisant seulement un don. Dans notre perspective, le plus important, c’est qu’un maximum de salariés se mettent en grève afin de créer un phénomène de blocage et de forcer le gouvernement à retirer son projet. »

La réserve du 13e mois

Eric Beynel, porte-parole de Solidaires, rappelle pour sa part que la mobilisation était prévue de longue date : « Les salariés ont pu se préparer en amont, en mettant de l’argent de côté, en faisant des stocks, en s’organisant. » La date du 5 décembre, premier jour de la contestation, a notamment été choisie parce que les agents de la RATP ont touché leur 13e mois en novembre, et disposent donc d’une petite réserve financière supplémentaire.

Au-delà de l’aspect financier, une grève qui dure passe aussi par la conquête de l’opinion. De ce point de vue, les syndicats peuvent être satisfaits. Les différents sondages sur le sujet montrent une adhésion à plus de 50 % au mouvement de grève. La dernière étude d’Harris Interactive-RTL publiée ce lundi révèle par exemple que 68 % des sondés soutiennent les manifestations et les grèves, une proportion quasi stable par rapport au début du mouvement (69 %). Un autre sondage, paru dimanche dans le JDD, montre que 33 % des Français soutiennent les grévistes (en hausse de 6 points par rapport à fin novembre), et 20 % ont de la sympathie pour eux. Seulement 30 % des sondés confient leur « opposition » ou leur « hostilité » au mouvement.

« Le mouvement doit durer »

Pour Natacha Pommet, c’est le signe que les syndicats opposés à la réforme sont parvenus à faire entendre leurs arguments dans le débat public : « Même si tout le monde n’a pas lu le rapport Delevoye dans son intégralité, chacun a compris qu’il y allait avoir une baisse des pensions [ce que conteste le gouvernement] et un allongement de la durée du travail ». En outre, la syndicaliste estime que « la colère sourde qui tourne depuis des mois sur les salaires, les conditions de travail » a pu constituer un terreau favorable pour nourrir la contestation.

Au vu de cette dynamique, les opposants ne semblent pas prêts à ranger leurs pancartes. « Le mouvement doit durer parce que même si on attend les annonces d’Edouard Philippe – prévues ce mercredi –, on sait qu’il ne remettra pas en cause le projet de réforme » explique Benoit Teste, futur secrétaire général de la FSU. « Il faudra très vite répondre à la présentation du gouvernement, poursuit Eric Beynel. Nous pensons que les annonces qui seront faites renforceront le mécontentement puisque la réalité de la réforme sera visible au grand jour ». Les syndicats planchent d’ores et déjà sur une nouvelle journée de mobilisation interprofessionnelle, vraisemblablement le jeudi 12 décembre, signe que la mobilisation ne semble pas près de s’arrêter.