Rapport sur l’EPR de Flamanville : Le gouvernement sermonne gentiment EDF

NUCLEAIRE Le groupe est sommé de proposer un « plan d’action » d’ici à un mois

Nicolas Raffin

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Bruno Le Maire et Jean Bernard Lévy, PDG d'EDF, lors de la remise du rapport sur l'EPR de Flamanville, le 28 octobre 2019.
Bruno Le Maire et Jean Bernard Lévy, PDG d'EDF, lors de la remise du rapport sur l'EPR de Flamanville, le 28 octobre 2019. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • L’exécutif a reçu ce lundi un rapport sur l’EPR de Flamanville.
  • Il pointe les nombreux dysfonctionnements de la filière nucléaire française et de ce chantier hors-norme
  • Aucune décision sur l’avenir du nucléaire ne sera prise avant la mise en route de l’EPR.

Avec ses délais à n’en plus finir et ses coûts astronomiques, le chantier de l’EPR de Flamanville (Manche) est un ratage industriel. Et c’est le gouvernement qui le dit. « C’est un échec pour toute la filière électronucléaire française » a constaté ce lundi le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, à l’occasion de la remise d’un rapport sur la construction chaotique de ce réacteur nucléaire 3e génération. Pour rappel, son démarrage est désormais programmé pour décembre 2022, dix ans après la date prévue, avec un coût total de 12,4 milliards d’euros, quatre fois le budget initial.

Le gouvernement avait lancé cet audit début juillet, alors que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) venait de demander à EDF de réparer des soudures difficilement accessibles sur l’EPR. Irrité par cette énième péripétie, Bruno Le Maire avait promis de faire toute la transparence sur le dossier. La mission avait été confiée à Jean-Martin Folz, ancien PDG de PSA.

« Perte de compétences »

Son rapport, présenté lundi, est très synthétique. Sur une trentaine de pages, il liste les nombreux dysfonctionnements qui ont conduit l’EPR de Flamanville à devenir un chantier maudit. Au-delà des causes « techniques » (mauvaises soudures, pièces non conformes), le document pointe aussi de nombreuses causes structurelles comme étant à l’origine des retards à répétition.

Pour Jean-Martin Folz, la gouvernance du projet a été « inappropriée » : pendant neuf ans, aucun « chef de projet » n’a été clairement désigné au sein d’EDF, la responsabilité du chantier passant d’un directeur à un autre. Ce n’est qu’en 2015 qu’une personne à temps plein a été nommée. Par ailleurs, la présence de nombreuses entreprises intervenant sur le chantier a nécessité « des efforts coûteux de coordination et de surveillance et entraînant parfois des incohérences ». La rivalité d’EDF avec Areva (devenue Framatome) – deux entreprises opposées à l’international, mais forcées de coopérer sur l’EPR – est aussi mentionnée.

Plus problématique, le rapport pointe aussi « une perte de compétences généralisée ». Avant le lancement de l’EPR de Flamanville, la dernière centrale construite en France – Civaux 2, dans la Vienne – avait été inaugurée en 1991. Ce laps de temps a entraîné « un défaut d’entretien des expertises et savoir-faire inutilisés », mais aussi « le départ en retraite de spécialistes confirmés ». Cela s’est traduit très concrètement par une pénurie de soudeurs qualifiés. « La plupart des soudures de Flamanville ont dû être réalisées par des sous-traitants étrangers » a rappelé Bruno Le Maire.

Stop ou encore ?

Malgré ce bilan sans concession sur le chantier de l’EPR, le gouvernement n’entend pas remettre en cause l’avenir de la filière nucléaire en France, du moins à court terme. Ce lundi, Bruno Le Maire a seulement demandé « un plan d’action » à EDF pour que l’entreprise tienne compte des problèmes relevés dans le rapport. Le patron de l’entreprise, Jean-Bernard Lévy, s’est engagé à satisfaire la demande de son actionnaire – l’État possède plus de 80 % d’EDF – tout en rappelant « qu’il ne s’agi [ssait] pas de remettre en cause la technologie même de l’EPR ».

« Si EDF avait été une entreprise privée, un tel rapport lui aurait fait perdre toute crédibilité, juge Cyrille Cormier, expert indépendant du nucléaire et ancien de Greenpeace. Là, le gouvernement lui laisse le soin de s’organiser. EDF va faire exactement la même chose qu’avant, elle va promettre d’apprendre de ses erreurs. Mais l’industrie nucléaire elle-même manque de compétences, comme le montre le rapport. Cela prendrait beaucoup de temps avant de retrouver un vrai savoir-faire. Au lieu de s’acharner sur le nucléaire, le gouvernement pourrait donc choisir d’investir dans d’autres filières, comme les énergies renouvelables ».

La lettre à EDF

« On ne comprend pas la réaction du gouvernement, poursuit Alix Mazounie, chargée de campagne énergies à Greenpeace. Pour nous, ils sont en train de préparer le terrain pour annoncer la construction de nouveaux EPR ». Une inquiétude qui fait référence à la lettre envoyée par le gouvernement au PDG d’EDF mi-septembre. Dans ce courrier, Elisabeth Borne (Transition écologique et solidaire) et Bruno Le Maire demandaient à Jean-Bernard Lévy d’analyser les capacités de la filière nucléaire « pour être en mesure de répondre à l’exécution d’un programme de construction de trois paires de réacteurs sur trois sites distincts ». Le gouvernement avait assuré à l’époque qu’il ne s’agissait que d’une « hypothèse de travail ».

Après la remise du rapport, Elisabeth Borne a confirmé ce lundi qu’aucune décision ne serait prise sur d’éventuels nouveaux réacteurs avant la mise en service de Flamanville. Ce qui risque de poser problème, puisque cette mise en service est prévue pour décembre 2022, soit après la prochaine élection présidentielle. Emmanuel Macron ne sera alors peut-être plus au pouvoir…