Salaires, religion et politique… Quels sont les sujets tabous entre collègues ?

MACHINE A CAFE Selon un sondage, évoquer son salaire avec les collègues est un sujet à bannir pour 83 % des personnes interrogées

Catherine Abou El Khair

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Illustration d'un open space
Illustration d'un open space — CHRISTOPHE ENA / POOL / AFP
  • 79 % des travailleurs ne connaissent pas le salaire de leur responsable, tandis que 50 % ne connaissent pas celui de leur collègue, selon un sondage publié par le site d’annonces RegionsJob.
  • Premier des tabous lors des conversations au bureau, le salaire ne devrait pas être évoqué pour 83 % des sondés.
  • La politique et la religion sont aussi des thèmes à éviter au travail pour six Français et Françaises sur dix.

« Et toi, tu gagnes combien ? ». « Tu crois en Dieu ? ». « Mais au fait, t’as voté quoi à la dernière présidentielle ? ». Trois questions qu’il faut éviter de poser à ses collègues. Trois sujets – salaires, religion, politique – qui font l’unanimité…contre eux, selon un sondage publié par le site d’annonces d’offres d’emploi RegionsJob *.

Jeter un œil à la fiche de paye du collègue ? C'est impensable pour 83 % des sondés. Par ailleurs, 61 % des Français n’aiment pas discuter de politique, tandis que 58 % se méfient quand il s’agit d’évoquer la religion. On préfère largement parler de vie privée, qui n’est gênante que pour 19 % des sondés. Le sujet des enfants ressort, à l’inverse, comme le sujet le plus consensuel : seulement 7 % des sondés n’aiment pas en parler.

Déni sur les salaires

Pas de quoi étonner les connaisseurs du monde de l’entreprise interrogés par 20 Minutes. Le premier des tabous, celui des salaires, renvoie à la culture catholique, « où les questions d’argent sont difficiles à aborder », souligne Denis Maillard, consultant spécialisé dans les relations sociales et auteur de Quand la religion s’invite en entreprise **.

Dans le détail, 72 % des sondés ne connaissent pas le salaire de leur manager, 50 % ignorent celui de leur collègue, selon RegionsJob. Et dans les deux cas, près d’une personne interrogée sur deux ne veut pas en savoir plus…

Un tabou bien français

Face à ce sujet qui gêne, certains font l’autruche « par peur de ressentir de la jalousie » ou d’éprouver de l’injustice, suppose Denis Monneuse, sociologue et auteur du Silence des cadres, Enquête sur un malaise ***. D’autres s’irritent : « Après les traditionnels entretiens annuels, il y a les discussions sur les augmentations individuelles. C’est toujours un moment de tension, où certains partent à la chasse aux infos, guettent les bruits de couloir », souligne Denis Monneuse.

Dans certains pays anglo-saxons, le rapport au sujet est beaucoup plus apaisé. « En Amérique du Nord domine le mythe de l’égalité des chances. Les inégalités de salaires sont acceptées, car elles sont associées au mérite », poursuit Denis Monneuse. Le salaire y joue un rôle de marqueur social, là où en France, on mettra davantage en avant son statut de cadre ou son diplôme, « même vingt ans après l’avoir obtenu ».

Des valeurs plutôt que de la politique

On l’a vu, la majorité des personnes interrogées n’aiment pas parler de politique au bureau. Même si le Code du travail garantit la liberté d’expression (tout en interdisant le militantisme). Il n’empêche, « les questions politiques posent problème, car ce sont des sujets clivants. Or il est difficile, lors de la pause-café, de ne pas parler de sujets d’actualité », remarque Denis Monneuse.

Au bureau, ces amateurs de débat que sont les Français parlent finalement de politique « de manière détournée », sans basculer dans la politique « politicienne », remarque le consultant. « En matière d’environnement, les jeunes vont exercer une pression plus importante pour que les entreprises améliorent leurs pratiques. Plutôt que de politique, on va maintenant parler de valeurs », remarque par exemple Denis Maillard.

Culture de la laïcité

Quasiment dans les mêmes proportions, la religion n’est donc pas non plus un sujet de conversation apprécié. Bien que dans le secteur privé, tout salarié a en principe le droit d’afficher ses convictions religieuses, l’attachement à la laïcité l’emporte. Depuis 2016, d’ailleurs, la loi Travail autorise les entreprises à imposer une clause de neutralité interdisant le port visible de signes religieux, mais seulement dans certaines conditions.

Alors que les entreprises valorisent l’égalité femmes hommes, l’intégration des personnes handicapées, l’ouverture aux minorités sexuelles ou ethniques, « elles butent sur la religion, qui n’est pas considérée comme une diversité culturelle comme une autre », remarque Denis Maillard.

En définitive, éviter ces sujets permet de préserver la bonne ambiance. « D’autant qu’au travail, il y a déjà un potentiel de conflictualité assez élevé », rappelle Denis Monneuse. Travail en open space, relations difficiles avec les chefs, ou encore grosse charge de travail… Autant ne pas trop en rajouter.

* Enquête réalisée en ligne du 8 juillet au 7 août 2019 auprès de 1.057 personnes en poste.

** Quand la Religion s'invite en entreprise, Denis Maillard, ed. Fayard, 2017.

*** Le Silence des cadres, enquête sur un malaise, Denis Monneuse, ed. Vuibert, 2014.