Française des Jeux : Est-ce une bonne idée de privatiser ?

JEUX D'ARGENT Aujourd’hui détenue à 72 % par l’Etat, la Française des Jeux va être privatisée, alors que l’entreprise a apporté 90 millions d’euros de dividendes aux pouvoirs publics en 2017

Catherine Abou El Khair

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Illustration d'un ticket Euromillions.
Illustration d'un ticket Euromillions. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA
  • La privatisation de la Française des Jeux devrait avoir lieu d’ici à la fin de l’année, a annoncé dimanche le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire.
  • La part de l’Etat dans le capital de cette société, qui détient le monopole des loteries et paris sportifs physiques, va être réduite de 72 % à 20 %.
  • L’opération, qui pourrait rapporter jusqu’à 1,5 milliard d’euros à l’Etat, suscite des critiques.

La privatisation de la Française des Jeux est en marche. Dimanche dernier, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a annoncé sur Europe 1 qu’elle pourrait débuter « d’ici à la fin de l’année, sans doute avant la fois du mois de novembre ».

L’Etat, qui détient aujourd’hui 72 % du capital de la Française des Jeux, compte en effet réduire sa participation à 20 % au sein de l’enseigne, laquelle a le monopole des jeux de grattage et de paris physiques. Un retrait qui va réduire à proportion les dividendes qu’il en perçoit en tant qu’actionnaire, et qui ont atteint 90 millions d’euros en 2017.

1,5 milliard pour le budget

Les actions qui seront cédées à des investisseurs, mais aussi à des particuliers – dans des conditions encore à déterminer –, pourraient rapporter à l’Etat jusqu’à 1,5 milliard d’euros. Une somme qui doit approvisionner le fonds consacré à l’innovation et l’industrie lancé par le ministère de l’Economie en 2018, doté de 10 milliards d’euros.

A l’image des Aéroports de Paris, dont la privatisation annoncée fait polémique au point d’avoir suscité un projet de référendum d’initiative partagée, le retrait partiel de l’Etat de la Française des Jeux peut interroger. Fondée en 1976 pour accompagner le lancement du Loto national, elle représente en effet une bonne affaire. Encore en 2019, le groupe annonçait un chiffre d’affaires en progression, à 1,8 milliard d’euros. Car malgré la crise, les Français sont fans de jeux de hasard : entre 2007 et 2017, les mises du grand public ont augmenté de 62 %, passant de 9,3 milliards d’euros en 2007 à plus de 15,1 milliards d’euros en 2017. Les jeux de loterie représentent plus de 83,4 % des mises, contre 16,6 % pour les paris sportifs, qui rassemblent de plus en plus d’adeptes.

Toujours 3 milliards d’euros de ressources fiscales

Le montant des dividendes perçus par l’Etat – pour rappel, 90 millions d’euros en 2017 – « augmente assez fortement chaque année », a défendu le député socialiste de la Loire Régis Juanico lors des débats parlementaires sur la loi Pacte, qui a acté cette privatisation. Dommage, donc, selon lui, de « brader un patrimoine national » au profit d’investisseurs privés.

Un argument relativisé par l’Etat, qui met en avant la nécessité de se désendetter et rappelle que la taxe sur les jeux d’argent, qui continue (et devrait continuer) de s’appliquer à la FDJ, rapporte bien davantage que les dividendes. En 2018, ces prélèvements publics ont représenté 3,3 milliards d’euros. « En termes de finances publiques, le seul impact sera la diminution des dividendes, réduits proportionnellement à la part de capital cédée », soutient le gouvernement.

La Française des Jeux, une valeur sûre

« Le budget de l’Etat, c’est plusieurs centaines de milliards d’euros par an. Donc oui, 90 millions d’euros de dividendes en moins, c’est très peu de chose », admet Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Mais même pour un petit bijou de famille, « la question des économies et des gains réels se pose ».

Selon l’économiste, au lieu de conserver son capital dans une valeur sûre telle que la Française des Jeux, l’Etat décide de l’investir dans un fonds pour l’innovation dont les rendements – 200 à 300 millions d’euros, selon le gouvernement – devront être démontrés. Alors que l’Etat souligne que les privatisations aident au désendettement, Mathieu Plane estime qu’il « aurait mieux valu lever les 10 milliards d’euros sur les marchés » plutôt que de céder son capital à la FDJ, pour atteindre le même objectif. Grâce aux taux d’intérêt négatifs, « cela lui coûterait moins cher ».

Risques d’accrus d’addiction

Autre risque mis en avant : la dérégulation d’une activité jusqu’ici strictement encadrée par l’Etat pour surveiller, notamment, les phénomènes d’addiction au jeu. Un faux procès d’après le gouvernement, qui rappelle que la Française des Jeux sera régulée par l’Autorité des jeux en ligne, créée en 2010. Mais pour l’économiste Christian Chavagneux, la loi du marché pourrait reprendre le dessus. Les nouveaux investisseurs qui arriveront au capital de la FDJ « ne seront intéressés que si les perspectives de profits sont croissantes », souligne-t-il sur le site d'expertise économique Xerfi.

A terme, poursuit-il, « deux voies sont offertes au gouvernement pour les rassurer : augmenter le taux de retour aux joueurs pour les inciter à miser plus, avec des risques accrus d’addiction. Ou bien réduire les prélèvements fiscaux sur les mises, accroissant les bénéfices et poussant à la hausse le cours de l’action, mais au prix de recettes fiscales moindres pour l’Etat ». Si bien que, au final, l’Etat pourrait être perdant sur les deux tableaux.