Deliveroo se contredit sur la nouvelle rémunération versée aux livreurs

CALCULETTE Face à la fronde d’une partie des livreurs, l’entreprise affirme que la majorité des coursiers ont demandé ce nouveau système de rémunération

Nicolas Raffin

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Des livreurs Deliveroo (Illustration).
Des livreurs Deliveroo (Illustration). — GERARD JULIEN / AFP
  • Depuis fin juillet, Deliveroo a supprimé son tarif minimum de course, tout en augmentant les tarifs des courses de plus de 10 minutes.
  • Dans plusieurs villes, des livreurs ont manifesté en réaction à cette annonce, estimant que cela allait conduire au final à une baisse de leurs revenus.
  • « 20 Minutes » a recueilli plusieurs témoignages de livreurs Deliveroo.

Depuis une semaine, les coursiers de Deliveroo ont sûrement ressorti leurs calculettes. La plateforme, qui travaille avec 11.000 livreurs « partenaires » (tous auto-entrepreneurs) en France, a en effet revu leur rémunération. A la hausse ou à la baisse ? C’est tout le débat, et il est difficile d’avoir une vision objective et globale du sujet avec d’un côté des coursiers aux revenus très disparates, et de l’autre, une plateforme qui distille des données au compte-goutte. Mais comme a pu le constater 20 Minutes, la nouvelle rémunération présentée aux livreurs comme étant « plus juste » recèle une grande contradiction. 

Avant de l'expliquer en détail, petit retour sur le changement en place depuis fin juillet. Deliveroo a en fait supprimé le minimum tarifaire par livraison (4,70 euros à Paris par exemple) pour se baser uniquement sur le temps de course. Ce dernier inclut le temps que met le coursier pour se rendre au restaurant, le temps d’attente de la commande, et le temps pour amener le repas jusqu’au domicile du client. La plateforme affirme qu’avec sa nouvelle formule, les courses « moyennes » (entre 10 et 30 minutes) et « longues » (plus de 30 minutes) sont mieux rémunérées qu’auparavant. En contrepartie, les courses de moins de 10 minutes deviennent beaucoup moins attractives.

« Je vais perdre entre 1.200 euros et 1.600 euros par an »

Pour plusieurs dizaines de livreurs, la cause est entendue : la nouvelle « grille » tarifaire va entraîner une baisse de leurs revenus. Ils se sont donc rassemblés le 3 août dernier pour dénoncer la situation, et n’entendent pas en rester là : un appel au boycott a été lancé mercredi, et une action nationale est prévue ce week-end dans plusieurs villes de France. « C’est un ras-le-bol généralisé, on tourne avec des courses à moins de 3 euros », expliquait début août Jean-Daniel Zamor, président du Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap 75).

« Oui, la tarification a drastiquement diminué sur les petites courses, assure Alex*, un livreur Deliveroo. Mais le plus rageant, c’est que cette baisse, d’environ 1 à 2 euros par course, n’est pas compensée par la rémunération des courses longues. Leur tarification a augmenté, certes, mais de quelques centimes seulement. » Un autre livreur, Romain, constate de son côté « une perte de chiffre d’affaires de 30 % à 40 % » avec la nouvelle grille tarifaire. « A ce rythme, je vais perdre entre 1.200 euros et 1.600 euros par an » estime-t-il.

Dans ce contexte, plusieurs livreurs estiment que les courses longues ne seront pas plus intéressantes. C’est le cas pour Didier, coursier Deliveroo en province. « Dans ma ville, comme dans beaucoup d’autres agglomérations de la même taille, la plupart des restaurants se trouvent dans le centre, indique-t-il. Si je dois livrer quelqu’un à l’extrême nord de la ville, je vais me retrouver dans une zone pavillonnaire sans restaurant, et je devrais retourner au centre-ville pour prendre d’autres commandes. Cela représente plusieurs dizaines de kilomètres réalisés gratuitement chaque jour. Et c’est la raison qui nous fait souvent refuser ces courses lointaines ».

Une enveloppe mystérieuse

De son côté, Deliveroo s’étonne presque du mouvement de contestation en cours. « Ce changement de tarification, c’est clairement une réponse à la demande des livreurs, affirme un porte-parole. D’ailleurs, les retours et les échanges que nous avons depuis quelques jours avec eux sont assez positifs. Les rassemblements ne sont pas représentatifs de l’opinion des livreurs. La mobilisation en cours concerne seulement 1 % des coursiers ».

Mohamed, coursier à Cannes depuis quelques mois, confirme: « Si je travaille une demi-journée (5h environ), je suis quasiment sûr de faire 100 euros de chiffre d’affaires, ce que je n'atteignais jamais quand je travaillais pour une autre plateforme. La nouvelle tarification n’a rien changé, certains jours je gagne même plus qu'avant ». Lui qui perçoit « environ 2.000 euros par mois » en moyenne pour 40 à 45 heures de travail estime que « la rémunération pourrait toujours être mieux, mais elle est correcte ».

Pour la plateforme, les nouveaux tarifs seraient donc plus avantageux. « Ce qu’on observe depuis lundi dernier, c’est que les revenus des livreurs sont stables, poursuit le porte-parole. Et depuis la semaine dernière on dépense davantage pour la rémunération des livreurs, alors que le nombre de commandes n’a pas bougé. C’est un effort financier de notre part ». De combien exactement ? Impossible de le savoir, Deliveroo ne souhaitant pas communiquer ni sur l’enveloppe globale reversée aux livreurs, ni sur le pourcentage de cette hausse.

Un problème de logique

Dans sa communication, l’entreprise affirme seulement que « 54 % des courses sont payées davantage » avec le nouveau système. Mais comme évoqué en début d'article, il y a un petit problème, une contradiction même. En effet, dans un mail envoyé aux livreurs, Deliveroo précise que « seulement 3 % des commandes sont livrées en moins de 10 minutes ou en plus de 30 minutes ». Ce qui fait logiquement 97 % de commandes livrées entre 10 et 30 minutes. Celles que Deliveroo affirme payer plus depuis quelques jours.

En toute logique, la plateforme devrait donc communiquer sur le fait que 97 % des courses sont désormais mieux rémunérées. Mais à la place elle ne parle que de 54 % d'entre elles. La conclusion est limpide : sans l’indiquer explicitement, certaines courses de plus de 10 minutes seront donc bien payées autant (ou moins) qu’avant, contrairement à ce qu’indique Deliveroo. Interrogée sur ce point, l’entreprise n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication de l’article.

[EDIT 8/08] : Deliveroo a contacté 20 Minutes après la mise en ligne de l'article pour préciser que « certaines » courses de plus de 10 minutes allaient bien être revalorisées, mais que cette revalorisation ne concernait pas l'ensemble des courses dépassant cette durée. 

*Les prénoms des livreurs ont été changés.