L’amende de 117 millions d’euros réclamée à Leclerc va-t-elle changer les relations dans la grande distribution?

COMMERCE L’État affiche sa fermeté face aux pratiques du distributeur

Nicolas Raffin

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Au rayon téléviseurs d'un supermarché nantais, en mai 2010.
Au rayon téléviseurs d'un supermarché nantais, en mai 2010. — JS EVRARD/SIPA
  • L’État a assigné Leclerc en justice et lui réclame 117 millions d’euros d’amende pour « pratiques commerciales trompeuses ».
  • Pour l’exécutif, il s’agit de montrer que les distributeurs ne font plus la loi dans les négociations commerciales.
  • Plusieurs acteurs et observateurs du secteur estiment néanmoins que le système actuel avantage toujours les distributeurs et que la loi de 2018 n’a pas changé le rapport de force.

Les poursuites engagées par l’Etat contre Leclerc vont-elles calmer le petit monde de la grande distribution ? Dimanche, Bercy a indiqué qu’il allait réclamer 117 millions d’euros à la célèbre enseigne de grande distribution pour « pratiques commerciales abusives ». Une somme qui vient s’ajouter aux 100 millions d'euros déjà réclamés par le ministère de l’Economie depuis 2018 pour « pratiques restrictives de concurrence ». Leclerc se retrouve donc avec une ardoise potentielle (les deux affaires doivent encore êtres jugées) de plus de 200 millions d’euros.

Dans les deux cas, l’entreprise se voit reprocher ses pratiques au moment des négociations commerciales avec ses fournisseurs. « Le modèle de Leclerc a toujours été la domination par les prix, rappelle Marc Filser, professeur à l’IAE de Dijon. Il doit donc acheter [les produits qu’il met en rayons] le plus bas possible »… quitte à exercer des pressions et à demander des rabais toujours plus importants aux fournisseurs. Or, cette pression sur les prix va se répercuter sur les revenus des producteurs et in fine, appauvrir le monde agricole. Pour Bercy, Leclerc a donc franchi la ligne jaune en obtenant, via sa centrale d’achat européenne, « des baisses de tarifs très importantes, sans aucune contrepartie ».

Taper fort pour impressionner

L’entreprise a vigoureusement réagi à sa nouvelle assignation en justice en évoquant un « acharnement » et en promettant de saisir la Cour de Justice de l’UE. « Les centres E.Leclerc respectent la loi », s’est défendue l’enseigne dans un communiqué publié lundi. Dans le même document, Olivier Huet, président du Galec (le groupement d’achat du distributeur), affirme qu’à travers les poursuites engagées par l’Etat, « il s’agit clairement de mettre la pression sur E.Leclerc, afin qu’il renonce à sa politique de prix bas pour les consommateurs ». « Les alliances d’E.Leclerc en Europe ne servent qu’à négocier ou acheter des produits à des grandes sociétés mondiales ou européennes » conclut le communiqué. Le sous-entendu est limpide : pour l’enseigne, les PME françaises ne sont pas concernées par ce marchandage et cette pression des prix bas.

L’État n’est pas de cet avis. Dans une interview accordée lundi matin à RTL, la secrétaire d’État à l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, a fait le lien entre les pratiques de Leclerc et la situation du monde agricole : « En France, on fait face à de grandes difficultés dans la filière agroalimentaire : on produit moins, on perd des parts de marché (…), on a des agriculteurs qui sont en grandes difficultés pour à peu près un tiers. » D’où la volonté affichée de l’État de taper fort : « Si l’amende est indolore, ce qui a souvent été le cas par le passé (…), alors il ne se passe rien ».

La fin de la « guerre des prix » ?

Le gouvernement sait qu’il est attendu au tournant. En octobre 2018, il faisait voter la loi Agriculture et alimentation, qui devait amener à « un équilibre des relations commerciales dans le milieu agricole ». Emmanuel Macron l’avait lui-même clairement exprimé dans son discours de Rungis de 2017 : « Stopper la guerre des prix, c’est stopper la dévalorisation permanente du revenu des agriculteurs, c’est leur permettre de vivre ou plutôt de revivre de leur travail ».

Les amendes qui menacent Leclerc vont-elles permettre d’impressionner les autres distributeurs et de les convaincre d’arrêter cette guerre des prix ? « Leur montant est significatif, juge Marc Filser. Les distributeurs qui se feront épingler n’auront plus seulement des dégâts en termes d’image, mais ils devront aussi prendre en compte le préjudice financier. » Le coût des pénalités reste néanmoins largement supportable pour des groupes qui dégagent des milliards d’euros de chiffre d’affaires (CA). Si Leclerc était amené à payer la totalité des 217 millions d’euros réclamés, cela ne représenterait par exemple que 0,5 % de son CA 2018.

Aller plus loin que les amendes ?

En outre, plusieurs acteurs et observateurs du marché rappellent que les distributeurs gardent toujours le pouvoir dans les négociations. En février dernier, Dominique Amirault, président de la fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FEEF), qui représente les fournisseurs PME de la grande distribution, avait tiré la sonnette d’alarme.

Selon lui, la loi de 2018 n’avait pas changé le rapport de force. Elle aurait échoué à corriger le déséquilibre « entre un amont atomisé », avec des milliers d’agriculteurs et de PME de l’agroalimentaire, « et un aval extrêmement concentré » (cinq centrales d’achats pour la grande distribution). David contre Goliath, en somme. Pour Olivier Mevel, enseignant-chercheur à l’université de Bretagne-Loire et spécialiste de l’agroalimentaire, il faut aller plus loin que les amendes et faire jouer la concurrence : « Il faut s’attaquer à la structure du marché, juge-t-il. Cela passe par la multiplication des centrales d’achat pour en finir avec la concentration du secteur ». Reste à savoir si l’Etat aura la même lecture et osera se lancer sur ce chantier.