Entre «bonne ambiance» et épuisement, les salariés d’Amazon racontent leurs conditions de travail

EMPLOI L’entreprise emploie 7.500 personnes en France

Nicolas Raffin

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Un entrepôt d'Amazon en Allemagne.
Un entrepôt d'Amazon en Allemagne. — DE/action press/Shutter/SIPA
  • Plusieurs milliers de salariés d’Amazon se sont mobilisés cette semaine dans le monde pour dénoncer leurs conditions de travail.
  • En réaction, la firme américaine rappelle qu’elle est classée parmi les entreprises les mieux notées par ses salariés.
  • 20 Minutes a recueilli plusieurs témoignages d’employés d’Amazon pour avoir leur ressenti.

Comment travaille-t-on chez Amazon ? En début de semaine, une grève suivie par des milliers de salariés en Europe et aux Etats-Unis pointait du doigt les conditions de travail dans les entrepôts du géant américain. Elle faisait écho aux nombreuses mobilisations déjà organisées l’année dernière – une cinquantaine au total – dans toute l’Europe. Cadences trop rapides, pauses réduites, salaires faibles : les griefs des syndicats sont nombreux. En 2018, un rapport alertait par exemple sur la condition physique de nombreux salariés de l’entrepôt d’Amazon situé à Montélimar (Drôme).

En réponse à ces critiques, la direction d’Amazon rappelle que l’entreprise « fait partie du top 10 des meilleurs employeurs en France* » et que « 84 % des collaborateurs [dans l’Hexagone] se disent satisfaits de leur travail ». Rien à voir, donc, avec ce que décrivent les syndicats. Pour comprendre pourquoi ces deux visions de l’entreprise sont autant opposées, 20 Minutes a interrogé les salariés d’Amazon sur leurs conditions de travail.

Si l’échantillon recueilli – une quarantaine de témoignages – n’est absolument pas représentatif des 7.500 salariés français, il permet néanmoins de voir comment le travail à Amazon est vécu de l’intérieur. Autant le dire tout de suite : pour la plupart des employés qui nous ont écrit, Amazon n’est ni une entreprise « Bisounours », ni une sorte d’enfer moderne.

« Un métier comme un autre »

« C’est un boulot physique, mais quand on veut, on peut, estime Emilie**, qui a travaillé en CDD pour Amazon. Des jobs plus compliqués, avec des conditions plus extrêmes, existent partout. Il suffit de faire sa production et tout se passe très bien. Les temps de pause sont respectés et l’accès aux toilettes est autorisé à n’importe quel moment. L’ambiance générale est assez bonne également. Pendant la Coupe du monde 2018, nous avions un écran géant avec le match en salle de pause et la diffusion par radio dans l’entrepôt ».

« C’est un métier comme un autre où il faut travailler. C’est normal, en fait », poursuit Anaëlle, qui a passé deux ans et demi dans l’entreprise. « Les managers sont plus ou moins sévères suivant les entrepôts et les équipes, mais plusieurs fois par an (une fois par mois environ), nous avions la visite du directeur France et nous pouvions en parler, aux RH également. ». « Je suis intérimaire et je peux vous dire que ce n’est pas le bagne, renchérit Sophie. J’ai travaillé à la chaîne dans l’industrie automobile. Là-bas, la cadence était beaucoup plus dense, et le travail beaucoup plus répétitif ».

« J’ai vu des collègues devenir inaptes au travail en moins d’un an »

Certains témoignages insistent néanmoins sur l’usure que peuvent entraîner ces emplois, par exemple pour ceux dont la mission est de parcourir les immenses allées pour chercher les colis. Le rythme est parfois effréné, sachant qu'en France, Amazon peut enregistrer jusqu'à 1,6 million de commandes par jour dans les semaines précédant Noël. « Je suis actuellement en arrêt à cause des gestes répétitifs », indique Célia, qui souffre d’une tendinite à l’épaule. « Donc je prends le temps nécessaire à mes soins, mais quand je reviendrai, je ne compte pas rester très longtemps chez Amazon ».

Bertrand a lui aussi subi des tendinites à répétition. « Cela est dû au fait de marcher des heures sans pause ou presque, en enchaînant quatre heures de « pick » (prélèvement des colis dans des tours parmi des millions de références), raconte-t-il. J’ai vu des collègues devenir inaptes au travail en moins d’un an à force d’enchaîner les kilomètres à pied cinq jours, voire six jours sur sept. On est comme des robots devant générer des lignes de code, sauf qu’à la moindre erreur, c’est le recyclage. Au bout d’un an de CDI, j’envisage déjà de partir ». Il conclut sur le niveau des salaires, « correct si on débute dans la vie active, même si on est loin de rouler sur l’or ».

« La grande distribution, c’était autre chose »

Pourtant, le salaire n’a pas rebuté Bernard lorsque Amazon l’a recruté à 52 ans. « J’ai été surpris qu’ils me proposent un CDI étant donné mon âge » reconnaît-il. Pour lui, le géant américain ne mérite pas sa mauvaise réputation : « J’ai travaillé plusieurs années dans la grande distribution et franchement, c’était autre chose, pour ne pas dire l’enfer. Donc je conseille vivement à toutes les personnes qui se plaignent d’Amazon d’aller faire un contrat dans les hypermarchés ».

Pour Ahmed, employé depuis six ans, « Amazon a compris que tous les talents ont leur place, quelle que soit notre capacité physique, notre origine, notre religion, ou notre orientation sexuelle. Si nous subissons des incivilités, elles sont vite remontées et traitées ».

« Je trouve que les conditions de travail ne sont pas si mal, résume Sarah, embauchée depuis 2012. Tu pointes, tu sais que tu vas faire 7 heures et pas plus (sauf volontariat). L’hiver, tu es au chaud, l’été, tu as la clim. J’ai du mal à comprendre cet acharnement sur Amazon, tous les entrepôts logistiques fonctionnent de la même façon ». Amazon, une entreprise comme les autres ? La firme sait en tout cas soigner son image : en 2018, plusieurs médias américains expliquaient que des salariés volontaires défendaient leur entreprise sur Twitter, et se voyaient récompensés en cadeaux ou en bon d’achat.

*Classement 2019 établi par Glassdoor, sur la base d’avis anonymes des salariés des entreprises.

**Pour préserver l’anonymat des salariés, les prénoms ont été changés.