On vous explique pourquoi l’accord commercial UE-Mercosur provoque autant de critiques

MONDIALISATION Les divisions sont profondes au sein même de l’Europe

Nicolas Raffin

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Les agriculteurs européens craignent l'accord UE-Mercosur. Ici, un champ de maïs au Brésil.
Les agriculteurs européens craignent l'accord UE-Mercosur. Ici, un champ de maïs au Brésil. — NELSON ALMEIDA / AFP
  • La Commission européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) ont signé un accord commercial vendredi.
  • Il prévoit d’abaisser les droits de douane entre l’UE et ces quatre pays, ce qui inquiète les agriculteurs et les éleveurs européens, ainsi que les défenseurs de l’environnement.
  • Le texte n’entrera pas en vigueur avant plusieurs années, et son adoption reste très incertaine.

Aussitôt validé, aussitôt enterré ? Après dix-neuf ans de négociations, l’Union européenne et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) se sont entendus le 28 juin sur un projet d’accord commercial. L’objectif principal : faciliter les échanges entre les deux zones en abaissant fortement les droits de douane dans plusieurs secteurs (élevage, industrie).

Si le texte est « équilibré et ambitieux » selon la Commission européenne, qui a piloté les négociations, ce n’est pas l’avis de tout le monde. L’eurodéputé Pascal Durand, élu sur la liste « Renaissance » de la majorité présidentielle, estime que « l’accord de libre-échange (…) détruira l’environnement, la forêt amazonienne, et notre agriculture traditionnelle ». Et pour la délégation française des élus socio-démocrates au Parlement européen, l’accord avec le Mercosur est « une nouvelle faute politique de la Commission Juncker ».

Les éleveurs déstabilisés ?

L’un des principaux points d’achoppement concerne les futurs échanges dans l’agriculture et l’élevage. Si l’accord est validé, les pays du Mercosur pourront exporter chaque année vers l’UE 99.000 tonnes de bœuf, 180.000 tonnes de sucre, ou encore 100.000 tonnes de volaille. De quoi alimenter les craintes des éleveurs, qui parlent déjà de concurrence déloyale.

« Cet accord est un mensonge, une tromperie » expliquait samedi Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, premier syndicat agricole en France. Selon elle, « 74 % des produits phytosanitaires [pour traiter les plantes] utilisés au Brésil sont interdits en France ». Par ailleurs, la patronne de la FNSEA se posait aussi la question de la traçabilité des viandes sud-américaines dans les produits préparés : « Les consommateurs (…) ne sauront même pas qu’ils consomment ces produits-là ».

La clause de sauvegarde, « l’arme atomique »

Face à ces inquiétudes, les partisans de l’accord avec le Mercosur se veulent rassurants. « Les importations alimentaires devront respecter les standards de l’UE en matière de sécurité sanitaire » indique la Commission dans un communiqué publié vendredi.

Quant à l’aspect économique, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a mis en avant un autre argument dimanche, lors de son interview sur LCI. « Pour les filières sensibles, je pense notamment à la filière bovine, (…) nous avons souhaité une clause de sauvegarde. Autrement dit, en cas de difficulté particulière, s’il y a une déstabilisation du marché, on [pourra] revenir sur cette partie-là de l’accord ».

« De ce point de vue là, c’est plutôt une victoire des Européens, indique à 20 Minutes Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris et spécialiste de l’Amérique latine. Mais c’est aussi un aveu, puisque cette clause reconnaît d’une certaine façon que l’ouverture du marché va avoir des conséquences sur les éleveurs. Et si jamais les Européens l’activent, alors les Sud-américains pourraient à leur tour décider de fermer leurs marchés, ce qui mettrait fin à l’accord. Donc c’est un peu l’arme atomique. »

L’industrie peut avoir le sourire…

En revanche, plusieurs secteurs européens peuvent se satisfaire de l’accord. En échange des quotas sur les produits agricoles, les pays du Mercosur devront en effet supprimer leurs droits de douane sur les importations de voitures, de pièces détachées, d’équipements industriels, ou encore de produits pharmaceutiques. Le vin et le chocolat produits dans l’UE auront aussi les mêmes avantages. Au total, la Commission européenne estime que les entreprises de l’UE économiseront 4 milliards d’euros de taxes chaque année.

L’environnement préservé ?

Ces bénéfices économiques espérés suffiront-ils à faire pencher la balance ? Pas sûr, car les opposants à l’accord s’alarment aussi des dégâts environnementaux. Dans un texte publié mi-juin, 340 ONG pointaient le Brésil, membre du Mercosur. « Le gouvernement [de Jair Bolsonaro] continue de menacer le fonctionnement démocratique fondamental de la société civile tout en lançant une attaque sérieuse contre certaines des régions les plus inestimables de la planète sur le plan écologique » écrivaient-elles. Pour les ONG, l’accord avec l’UE ne ferait qu’accroître la déforestation et l’accaparement des terres.

Tout le contraire de ce qu’affirment les défenseurs du libre-échange. « Cet accord (…) comporte un chapitre environnemental (…) qui empêche le Brésil de sortir de l’accord de Paris (…) Cet accord va empêcher Jair Bosolnaro de déforester l’Amazonie » a lancé ce lundi sur France Inter Pascal Lamy. L’ancien directeur de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) oublie pourtant un point fondamental : l’accord de Paris sur le climat n’est pas contraignant. Rien n’empêche le Brésil d’y rester tout en ne respectant pas les objectifs de limitation du réchauffement climatique…

Des années d’attente

Malgré l’annonce de vendredi, l’accord UE-Mercosur est encore loin d’être appliqué. Le texte doit d’abord être soumis à l’approbation des Etats membres dans le cadre du Conseil de l’UE, puis voté par le Parlement européen et par les 28 Parlements nationaux. En Amérique du Sud, les quatre pays doivent aussi le ratifier.

Mais « au Brésil, Bolsonaro n’a pas de majorité stable au Congrès, rappelle Christophe Ventura. Et en Argentine, une élection présidentielle a lieu à la fin de l’année et pourrait porter au pouvoir l’actuelle opposition, qui est contre l’accord avec l’UE ». Au final, « l’accord n’entrera pas en vigueur avant plusieurs années » conclut le chercheur.