VIDEO. Bordeaux: Trump peut-il faire boire la tasse à la filière viticole avec ses menaces de taxe ?

COMMERCE Le président américain a une nouvelle fois menacé de taxer davantage les vins français

Mickaël Bosredon

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Opération de dégustation de l'Union des grands crus de Bordeaux à San Francisco, en 2018.
Opération de dégustation de l'Union des grands crus de Bordeaux à San Francisco, en 2018. — Eric Risberg/AP/SIPA
  • Les Bordeaux sont leaders dans les exportations françaises de vin vers les Etats-Unis.
  • C’est surtout un des marchés les plus dynamiques pour Bordeaux, quand la Chine ou la France accusent le coup.
  • Un négociant de la place bordelaise reconnaît que « ce serait très pénalisant si Donald Trump passait à l’acte. »

Le vin français est « bon » reconnaît Donald Trump. Mais il entre aux Etats-Unis « pour rien » estime-t-il. « Ce n’est pas juste, nous allons faire quelque chose pour [rééquilibrer] ça » a-t-il encore ajouté, lundi sur CNBC.

En pleine discussion pour trouver un accord commercial avec l’Union européenne, les Etats-Unis menacent donc, encore une fois, de taxer plus lourdement le vin français. En novembre dernier, Donald Trump s’était déjà agacé de cette situation : « La France rend les choses très difficiles pour vendre du vin américain en France et prélève de lourdes taxes douanières, alors que les Etats-Unis facilitent les choses aux vins français et n’ont que des tarifs douaniers bas. Ce n’est pas juste, il faut que ça change ! » avait-il lâché sur Twitter.

26 millions de bouteilles de Bordeaux exportées aux Etats-Unis en 2018

En réalité, le problème n’est pas français, mais européen. « Les droits de douane sur le vin sont fixés au niveau européen » a ainsi rappelé ce mardi le président du Comité national des interprofessions des vins à appellation d'origine et indication géographique (CNIV), Jean-Marie Barillère. Il n’empêche que les vins français, et en particulier les vins de Bordeaux, seraient touchés de plein fouet.

Contacté par 20 Minutes, le CIVB, Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, n’a pas souhaité réagir à cette annonce. Parce qu’il ne veut pas que l’on braque les projecteurs sur Bordeaux, « qui n’est pas particulièrement dans le viseur. » Certes. Il reconnaît en revanche que le marché américain est très important.

En 2018, les vins de Bordeaux ont exporté quelque 26 millions de bouteilles aux Etats-Unis (en léger recul de 1 % par rapport à 2017) pour une valeur de 279 millions d’euros, (qui explose, elle, de + 21 % par rapport à l’année précédente). Bordeaux est ainsi leader dans les exportations françaises de vins vers les Etats-Unis, avec 22 % des volumes de vin français.

Un marché en reconquête depuis deux-trois ans

Autant dire que les menaces de Donald Trump sont « inquiétantes » reconnaît Jérôme Faugère, président de la maison de négoce J.J Mortier à Bordeaux. Joint par 20 Minutes, il explique que « ce serait extrêmement gênant et pénalisant pour nous si Donald Trump passait à l’acte, car les Etats-Unis restent un marché important. »

« Bordeaux, globalement, connaît des difficultés actuellement, notamment à cause des marchés chinois et français qui sont en panne, mais le marché américain se porte lui plutôt bien, analyse-t-il. On a réussi à le reconquérir depuis deux-trois ans, alors que nous étions dans le creux de la vague pendant un certain moment, et ce serait dommage de tuer cela dans l’œuf. »

Un autre négociant bordelais est plus mesuré. « L'impact (d'un tel rééquilibrage) serait marginal pour les vins français, selon moi, analyse Christophe Reboul Salze, qui dirige The Wine Merchant. Mais pour les moins chers, comme des vins espagnols, 10 centimes d'augmentation, ça peut commencer à peser un peu... »

Il n’existe pas un marché américain, mais une multitude de marchés

Si les taxes sur le vin sont effectivement plus importantes en Europe (de 11 à 29 cents la bouteille, en fonction du vin et du degré d’alcool) qu’aux Etats-Unis (entre 5,3 et 14,9 cents par bouteille), Jérôme Faugère détaille un système commercial américain complexe et bien particulier.

« C’est un marché triptyque, avec un importateur, un grossiste et un détaillant. Et on ne peut pas court-circuiter cette machine-là. Chacun de ces intermédiaires prend une marge, ce qui veut dire que lorsqu’on vend une bouteille 10 euros depuis Bordeaux elle arrive au consommateur américain à un peu plus de 20 euros. »

Il ajoute qu’en réalité, il n’existe pas un marché américain, mais une multitude de marchés. « Il existe par exemple encore des états « secs » où l’alcool est interdit à la vente [il s’agit précisément de comtés à l’intérieur de certains états, appelés « dry county », situés plutôt au sud du pays comme en Alabama] et l'âge légal auquel on peut acheter de l'alcool peut varier entre certains états... »

« Nos importateurs peuvent être tentés de ralentir leurs achats »

Jérôme Faugère craint que les seules annonces de Donald Trump aient déjà des répercussions commerciales. « Cela peut en avoir, car nos importateurs peuvent être tentés de ralentir un peu leurs achats, ne sachant pas si dans quelques mois les taxes sur les vins français seront plus importantes ou pas. »

Dans une note sur les exportations commerciales, le CIVB relevait pour sa part que le marché américain est « marqué par le succès de certains millésimes. » Qu'en est-il du millésime 2018 ? Le président du CIVB, Allan Sichel, l'annonçait en octobre dernier« avec une belle fraîcheur pour les blancs, et beaucoup d’arôme pour les rouges. »

Si les prix devaient s'envoler, encore plus que « bon », il faudra que ce millésime soit particulièrement séduisant, au goût des Etats-Uniens.