Un site «d'aide» à l'expatriation au Canada soupçonné d'arnaquer des internautes

ENQUÊTE Le site «It's Canada Time» n’hésite pas à facturer des démarches normalement gratuites

Nicolas Raffin

— 

Le château Frontenac dans la ville de Québec, au Canada.
Le château Frontenac dans la ville de Québec, au Canada. — Jacques Boissinot/AP/SIPA
  • Plusieurs Français ont été victimes d’un site qui prétend les aider à aller vivre au Canada.
  • Une victime a déboursé des milliers d’euros en vain et a porté plainte.
  • Il est tout à fait possible de remplir le dossier de candidature soit-même, sans intermédiaire.

Fatigué par le « climat social » en France, Benjamin*, qui travaille dans la logistique, décide il y a quelques semaines d’entamer des démarches pour aller vivre au Canada. « Je suis tombé sur un site, "It’s Canada Time", qui me proposait de faire un test d’éligibilité pour travailler là-bas, raconte-t-il à 20 Minutes. Je l’ai rempli et une personne m’a rappelé dans la foulée. Elle m’a posé plusieurs questions sur mes qualifications, les langues que je parlais. Puis elle m’a expliqué que je devais payer 400 euros pour qu’ils s’occupent des démarches pour l’émigration ».

Méfiant, Benjamin ne donne pas suite. Ce n’est pas le cas de Christelle. Cette habitante de la région parisienne a versé des milliers d’euros au site l’année dernière en espérant accélérer ses démarches, sans jamais obtenir de résultat. Elle a fini par porter plainte. « Je suis pourtant quelqu’un qui a la tête sur les épaules, raconte-t-elle. C’est bizarre de voir qu’on est vulnérable à ce point-là. On se sent humilié et coupable ».

Un besoin de main d’œuvre

Pour comprendre comment de tels sites arrivent à appâter leurs victimes, il faut se plonger dans le contexte canadien. Le pays fait face à une pénurie de main-d’œuvre et cherche donc à attirer des travailleurs du monde entier. Comme le rappelle le journal québécois Métro dans un article publié en décembre 2018, « le plan fédéral [du Premier ministre Justin Trudeau] prévoit une augmentation graduelle du nombre d’immigrants chaque année pour atteindre 350.000 en 2021 pour l’ensemble du pays ».

Les candidats au départ peuvent se faire assister dans leurs démarches administratives par des « consultants en immigration ». Pour pouvoir exercer, ces professionnels doivent normalement être enregistrés au « conseil de réglementation des consultants en immigration du Canada » (CRCIC). Sur le site « It’s Canada Time », le logo de l’organisme est d’ailleurs affiché et il est précisé que tous les consultants de la plateforme sont agréés (voir image ci-dessous).

Capture d'écran du site ItsCanadaTime.
Capture d'écran du site ItsCanadaTime. - ItsCanadaTime

« Une arnaque »

Problème : c’est complètement faux. « It’s Canada Time n’est pas une entreprise affiliée au CRCIC ou à ses consultants » précise à 20 Minutes le CRCIC. L’organisme reconnaît qu’il a reçu « plusieurs plaintes » contre le site, « ce qui a soulevé des préoccupations quant à son activité ». Le CRCIC ajoute qu’il a tenté de communiquer avec l’entreprise mise en cause, « mais n’a jamais obtenu de réponse ». 20 Minutes a aussi tenté de joindre la société pour avoir sa version des faits, sans plus de succès.

En revanche, un ancien salarié de l’entreprise a accepté de parler, sous couvert d’anonymat. Son témoignage est édifiant : « Peu après mon embauche, je me suis vite rendu compte que ce site était une arnaque, confie-t-il. Mon travail consistait à récupérer les documents des candidats comme les bulletins de salaire, les papiers d’identité, ou encore les attestations de domicile, que je transmettais ensuite par mail à mon supérieur. Je devais aussi appeler ceux qui avaient payé pour les rassurer sur l’avancement de leur dossier. Mais je n’ai jamais vu aucun visa être délivré ».

Dossier gratuit

Conscient du problème, le gouvernement du Canada communique beaucoup sur le sujet. Chaque année, depuis 15 ans, il organise même un « mois de prévention de la fraude » pour sensibiliser les candidats à l’émigration. « Une personne qui souhaite venir au Canada n’a pas besoin de faire appel aux services d’un représentant, souligne un porte-parole du ministère de l’Immigration. Le gouvernement du Canada traite équitablement tous les candidats. Si vous choisissez de retenir les services d’un représentant, votre demande ne fera pas l’objet d’une attention particulière, son traitement ne sera pas accéléré et l’issue n’en sera pas davantage favorable. »

Par ailleurs, « tous les formulaires et les renseignements nécessaires pour la présentation d’une demande sont accessibles [gratuitement] sur le site du ministère » poursuit le porte-parole. « Je m’en suis rendu compte trop tard, se désespère Christelle. Et en plus, le test que j’ai fait sur le site du gouvernement canadien me disait clairement que je n’avais aucune chance d’être sélectionnée, alors que le test proposé par "It’s Canada Time" affirmait le contraire ! ».

Une technique extrêmement bien rodée, qui ne touche pas que les Français : en 2017, un article du site canadien Maclean’s montrait que des sites douteux ciblaient aussi des immigrés de régions sinistrées, comme l’Afghanistan. Pour eux, le « forfait » réclamé en échange d’une aide hypothétique représente des années de travail, voire les économies de toute une vie.

*A la demande des témoins, les prénoms ont été changés.