Trois questions sur la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP) avant le vote à l’Assemblée

DEBAT Le projet provoque l’opposition à gauche comme à droite

Nicolas Raffin

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Le terminal 1 de l'aéroport CDG à Paris.
Le terminal 1 de l'aéroport CDG à Paris. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Le gouvernement envisage de vendre ses parts dans Aéroports de Paris.
  • L’opération pourrait lui rapporter plusieurs milliards d’euros, destinés à alimenter un fonds pour l’innovation.
  • Les oppositions craignent une perte de souveraineté et une mauvaise opération financière.

Les débats sur la loi Pacte vont-ils atterrir un jour ? Voté en première lecture par l’Assemblée en octobre 2018, puis retoqué par le Sénat en février, le projet de loi gigantesque sur les entreprises (plus de 200 articles) est reparti pour un nouveau tour législatif cette semaine. Les députés devront à nouveau se prononcer dessus vendredi, avant de le renvoyer au Sénat… qui risque de le rejeter à nouveau, et de déclencher un ultime vote de l’Assemblée d’ici quelques mois.

Au cœur de ce désaccord, il y a le devenir de la société Aéroports de Paris (ADP). Ce n’est pas une société anodine : elle gère les deux plus gros aéroports français, Roissy Charles-de-Gaule et Orly, et affiche une capitalisation boursière de presque 17 milliards d’euros. L’État y est majoritaire car la loi lui interdit pour l’instant de descendre en dessous de 50 % du capital. La nouvelle loi Pacte ferait sauter cette contrainte, ce qui ouvrirait de facto la voie à une possible privatisation.

Pourquoi le gouvernement veut-il privatiser ADP ?

Pour Bruno Le Maire, c’est une « nécessité absolue ». Devant le Sénat, le 12 février, il avait explicité sa pensée : « Au XXIe siècle il y aura des vainqueurs et il y aura des vaincus (…) Dans le camp des vainqueurs vous aurez les nations qui auront investi pour l’innovation, qui auront la maîtrise de l’intelligence artificielle (…) Et vous aurez des nations qui auront baissé les bras parce qu’elles auraient continué à gérer des rentes plutôt que d’investir dans la vie du pays ».

Le gouvernement veut donc utiliser l’argent issu des privatisations pour alimenter un « fonds pour l’innovation » de 10 milliards d’euros. Les intérêts de ce fonds, entre 200 et 300 millions d’euros par an, seraient utilisés pour financer des projets, par exemple dans la réalité augmentée ou dans l’innovation dite « de rupture ». L’autre intérêt immédiat de la privatisation, pour l’exécutif, c’est aussi de pouvoir faire baisser la dette publique sans tailler dans les dépenses.

Pourquoi l’opposition est-elle aussi remontée contre ce projet ?

Fait assez rare, la droite comme la gauche critiquent la volonté du gouvernement de vendre ADP. Dans une tribune publiée fin février dans le JDD, 103 députés LR expliquaient que « les aéroports constituent des infrastructures (…) qui ne peuvent être confiées à des opérateurs privés en quête de profits et donc de trafic ». Dimanche, c’était au tour de 250 élus socialistes de prendre la plume pour dénoncer « une erreur stratégique » dans les colonnes du Parisien.

Pour les oppositions, les aéroports sont des biens trop précieux pour être privatisés. Par ailleurs, les socialistes s’interrogent aussi sur la justification financière de l’opération. Ils notent qu’ADP permet de générer pour l’Etat « 175 millions d’euros de dividendes, en constante progression », qui « pourraient être consacrés au financement de l’innovation mais qui iront dans la poche des investisseurs privés ».

Enfin, les opposants au projet de loi Pacte rappellent également un douloureux précédent : la privatisation de l’aéroport de Toulouse, en 2014, alors qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie. Un groupe chinois était devenu actionnaire principal, mais son manque d’expérience aéroportuaire et les conditions de vente des parts avaient alerté plusieurs syndicats, qui avaient entamé un recours devant la justice. Lundi, le rapporteur public de la cour administrative d’appel de Paris a d’ailleurs recommandé l’annulation de la privatisation partielle.

Quelles sont les garanties apportées par le gouvernement ?

Sans renoncer à son opération, le gouvernement a tracé quelques lignes rouges pour le futur actionnaire. Selon Bruno Le Maire, les députés LREM vont « profiter de la loi pour améliorer la protection des riverains [des aéroports] : plafond dans les créneaux de décollage et d’atterrissage et couvre-feu à Orly, fonds d’indemnisation pour les travaux d’isolation à Roissy ». Le ministre a également promis que l’État garderait la main sur les tarifs aéroportuaires, « contrairement à ce que l’on voit pour les autoroutes ». L’exécutif a aussi changé ses éléments de langage : il ne parle plus de « privatisation », mais d’une « concession », les aéroports devant être cédés pour une durée de… 70 ans.

Pas de quoi convaincre François Ruffin. Le député France Insoumise s’était notamment interrogé sur les liens entre Vinci [qui gère de nombreux aéroports dans le monde], et l’État. « Combien de fois Vinci a rendu visite au président Macron ? Combien de fois pour qu’on en soit aujourd’hui à décider la privatisation d’Aéroports de Paris ? » avait lancé l’élu lors d’une séance en commission la semaine dernière. Sa sortie avait provoqué le courroux de Bruno Le Maire, qui avait dénoncé une « théorie du complot ».