Brexit: «Les Britanniques ont l’impression que les politiciens n’ont pas le courage de prendre une décision»

NEGOCIATIONS La sortie de l’UE pourrait être décalée de plusieurs mois

Nicolas Raffin

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Les partisans du Brexit manifestent à Londres le 27 février 2019.
Les partisans du Brexit manifestent à Londres le 27 février 2019. — Luke Dray/Cover Images/SIPA
  • Theresa May se lance cette semaine dans une série de votes sur le Brexit au Parlement britannique.
  • Les discussions entre négociateurs n'ont toujours pas permis de sortir de l'impasse.
  • La période de négociation pourrait être étendue jusqu’en juin prochain.

Dans Un jour sans fin, Bill Murray interprète un présentateur météo condamné à revivre sans cesse la même journée. Le Brexit, avec ses négociations qui n’en finissent plus et ses débats répétitifs, ressemble à s’y méprendre au film sorti en 1993*. Sauf que contrairement à Bill Murray, ni les Européens ni les Britanniques n’ont encore trouvé la formule pour échapper à ce cercle infernal.

Officiellement, la sortie du Royaume-Uni de l’UE est toujours fixée au 29 mars. Mais la semaine qui démarre pourrait tout chambouler. Déroulons le planning : mardi, au plus tard, la Première ministre britannique Theresa May doit soumettre un nouvel accord de retrait au vote du Parlement britannique. « Mais étant donné que les Européens ne veulent plus négocier sur le fond, ce sera vraisemblablement le même plan qu’en janvier dernier, mais présenté différemment » estime Anand Menon, professeur à l’université King’s College et directeur du centre de recherche « UK in a changing Europe ».

Si le plan est validé – ce qui semble peu probable puisque les députés l’ont rejeté il y a deux mois –, cela enclenchera le début d’une période de transition jusqu’au 31 décembre 2020, pendant laquelle les Britanniques continueront d’appliquer les règles européennes et d’en bénéficier, sans être officiellement un Etat membre de l’UE. Ils verseront leur contribution financière mais sans siéger dans les institutions ni participer aux décisions. Cette transition pourrait être prolongée une seule fois et d’un commun accord avec l’UE, jusqu’à fin 2022 au maximum.

Qui veut le no deal ?

Si les députés rejettent à nouveau l’accord de sortie, Theresa May a prévu de demander un deuxième vote dès le mercredi. Mais cette fois, les parlementaires devront se prononcer sur un « No Deal », autrement dit une sortie sèche, sans accord, dès le 29 mars prochain. Ce scénario est redouté par de nombreuses entreprises britanniques, très dépendantes des importations.

« Les entreprises britanniques se préparent à l’éventualité d’un no deal en faisant des stocks dans plusieurs secteurs, comme la distribution ou le manufacturier, pour éviter un arrêt de leur production, remarque Ana Boata, économiste senior chez Euler Hermes. Sur les deux derniers trimestres de 2018, la croissance britannique a été tirée par ce stockage. Le problème, c’est que vu le ralentissement de la demande en 2019, les entreprises vont mettre plus de temps pour écouler leurs stocks, ce qui va entraîner des frais supplémentaires, et peser au final sur leur rentabilité. »

Du côté des politiques, « les partisans d’un Brexit « dur » préféreraient un no deal, décrypte Christian Lequesne, professeur à Sciences-Po et spécialiste de politique européenne. Cela leur permettrait de dramatiser la sortie et de montrer l’intransigeance de l’UE vis-à-vis de leur pays. » « Il n’y aura pas de majorité au Parlement pour un no deal, affirme de son côté Anand Menon. Theresa May se sert de ce vote pour montrer qu’un accord reste la meilleure solution ».

« Les Britanniques ont l’impression que les politiciens les ont laissés tomber »

Si les deux premiers votes de cette semaine sont négatifs, le gouvernement britannique abattra sa dernière carte, en demandant au Parlement de reporter la sortie de l’UE pour poursuivre les négociations. Theresa May a évoqué une extension « courte et limitée », vraisemblablement jusqu’au mois de juin et pas au-delà. « Le nouveau Parlement européen qui aura été élu en mai, sans le Royaume-Uni, commencera ses travaux en juillet, explique Christian Lequesne. Il n’est donc pas question que les Britanniques soient toujours présents à ce moment-là ».

Le problème, c’est que cette extension des négociations, sous réserve d’être approuvée par les 27 pays de l’UE, risque d’être peu productive. « Un nouveau délai ne résoudra rien, avance Anand Menon. Au contraire, cela va coûter énormément à l’économie du Royaume-Uni, puisque les entreprises vont repousser leurs investissements et les consommateurs vont préférer épargner, en attendant d’en savoir plus ». Pour le professeur au King’s College, cela risque même de saper encore un peu plus la confiance des citoyens envers leurs élus : « les Britanniques ont l’impression que les politiciens les ont laissés tomber et qu’ils n’ont pas le courage de prendre une décision » conclut-il.

 

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*Le titre original – Groundhog Day (« Le jour de la marmotte ») - est même devenu une expression utilisée en anglais pour décrire un phénomène qui se répète inlassablement.