Baisse des tarifs des péages: «C’est un geste commercial d'entreprises privées, pas un geste politique»

INTERVIEW La ministre des Transports a annoncé jeudi une réduction de 30 % des tarifs autoroutiers pour les usagers réguliers. Un geste qui s’inscrit avant tout dans une logique commerciale pour la journaliste spécialiste de la question Isabelle Jarjaille…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Des «gilets jaunes» manifestent aux abords d'un péage.
Des «gilets jaunes» manifestent aux abords d'un péage. — B. Edme/AP/SIPA
  • Une grande partie des autoroutes françaises est gérée par des concessions privées.
  • Ces dernières peuvent augmenter les prix chaque année au 1er février, en tenant notamment compte de l’inflation.
  • Pour endiguer une nouvelle « fronde » des gilets jaunes, la ministre a appelé les sociétés de gestion des autoroutes à faire un « geste » à destination des automobilistes.
  • Isabelle Jarjaille, journaliste indépendante et auteure de Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ? (Ed. Yves Michel), analyse cette annonce.

Pour la ministre des Transports, « l’effort très significatif ». Jeudi, Elisabeth Borne a annoncé la mise en place par les sociétés autoroutières d’une réduction de 30 % pour les conducteurs réguliers sur ce réseau routier, dont la gestion a été vendue à des sociétés privées en 2005.

Cette baisse - qui se traduit par le lancement d’un nouvel abonnement destiné aux conducteurs qui effectuent au moins dix allers-retours par mois - a été actée dans un contexte politique tendu. Le 1er février prochain, le montant des péages devrait augmenter de 1,8 %. Une hausse redoutée par le gouvernement qui craint une nouvelle fronde des « gilets jaunes » sur le sujet. Pour Isabelle Jarjaille, journaliste indépendante et auteure de Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ? (Ed. Yves Michel), cette réduction est avant tout un « geste commercial » accordé par les entreprises autoroutières, plus qu’un geste politique.

Comment sont déterminées les hausses des tarifs des péages et pourquoi vont-ils augmenter de 1,8 % cette année au 1er février ?

Lorsque l’Etat a vendu la majorité de ses parts à ces sociétés, elles sont devenues propriétaires de la gestion des autoroutes. Le réseau appartient toujours à l’Etat, mais il a concédé la gestion des routes à ces sociétés. Dans les contrats de concession signés entre l’Etat, Vinci et consort, il existe une règle très simple :  les tarifs des péages doivent augmenter tous les ans au 1er février à hauteur de 70 % du taux de l’inflation.

Mais est également pris en compte le coût des travaux engagés sur les autoroutes. Ces investissements sont payés par les péages, jamais les sociétés ne payent les travaux avec leurs fonds propres. La hausse qui doit intervenir cette année comprend donc l’inflation, les travaux du plan d’investissement autoroutier voté en 2018 et surtout le remboursement du gel des tarifs autoroutiers décidés par Ségolène Royal en 2015.

De quoi s’agit-il ?

En novembre 2014, une polémique sur le prix des péages et sur la hausse des tarifs éclate. Invitée sur RTL, la ministre Ségolène Royal annonce alors le gel des tarifs autoroutiers. Sauf que l’Etat n’a pas le droit de le faire. C’est précisé dans les contrats signés avec ces sociétés de gestion. Mais le gouvernement était lié par l’effet d’annonce de la ministre et n’a pas voulu faire marche arrière. Donc le gel des tarifs a été validé. C’était un coup de canif dans le contrat, une faute.

Une faute parce qu’à la sortie, le remboursement de ce fameux gel des tarifs se répercute aujourd’hui (et jusqu’en 2023) par un surcoût supporté par les usagers. L’autorité de régulation des activités routières a estimé ce surcoût à 500 millions d’euros. A noter qu’à l’époque, Elisabeth Borne, l’actuelle ministre des Transports, était directrice du cabinet de Ségolène Royal.

Comment analysez vous l’annonce de la ministre des Transports d’une réduction de 30 % pour les automobilistes réguliers ?

C’est un jeu de dupes. Cela fait deux mois que le gouvernement essaie, dans le contexte de la mobilisation des « gilets jaunes », de faire croire qu’il a les moyens d’agir face à la hausse des tarifs autoroutiers. Or, l’Etat n’a aucun levier d’action. Si les sociétés de gestion des autoroutes - Vinci, Eiffage ou Abertis - ont accepté de mettre en place cette réduction des tarifs de 30 %, c’est parce qu’elles y voient un intérêt économique. C’est une offre commerciale, c’est-à-dire un nouvel abonnement destiné aux utilisateurs réguliers des autoroutes. Cette baisse ne s’applique évidemment pas à tous les usagers.

Les abonnements présentent de nombreux avantages, cela permet de fidéliser les conducteurs et de réduire les coûts. Les automobilistes réguliers qui pourront prétendre à cet abonnement aux tarifs réduits obtiendront un badge pour bénéficier du service de télépéage. Le télépéage, c’est moins de contraintes techniques et un allégement des effectifs. Cette décision n’est rien d’autre qu’un geste commercial d’entreprises privées, et non un geste politique.

La ministre des Transports a exclu tout rachat par l’Etat de ces sociétés, expliquant que cela coûterait 50 milliards d’euros à l’Etat. D’où vient ce chiffre ?

Ce chiffre est extrait du rapport d’une commission parlementaire mise en place en 2014 sur la place des autoroutes dans le financement des infrastructures de transports. Une étude avait été demandée par les parlementaires pour évaluer le coût d’un rachat de ces concessions par l’Etat. Comme les contrats passés avec les sociétés courent jusqu’en 2036, cela signifie que l’Etat devrait payer des indemnités s’il décidait de racheter ces sociétés avant la fin des contrats. L’étude chiffrait alors le coût de ces indemnités entre 25 et 60 milliards d’euros.

C’est un coût mais c’est surtout un choix politique à long terme. La marge moyenne réalisée par les sociétés autoroutières était de 34,7 % en 2017. C’est énorme. En comparaison, les entreprises du CAC 40 - qui se portent relativement bien - réalisent une marge moyenne de 6 %. Si on regarde le montant des coûts et ce que ça rapporte, on est en droit de se poser la question d’un rachat par l’Etat.

Certes il faudrait débourser entre 25 et 60 milliards mais au regard de la rentabilité de l’activité, ce montant pourrait être remboursé en 10 ans à peine et les recettes pourraient ensuite retomber dans les caisses de l’Etat. C’est une vraie question politique et elle devrait être à l’ordre du jour.