Fin décembre 2018, sélection aléatoire de produits dans un grand supermarché de l'ouest de La Réunion, où le prix de certaines denrées est 37% plus élevé qu'en métropole (chiffres Insee 2015).
Fin décembre 2018, sélection aléatoire de produits dans un grand supermarché de l'ouest de La Réunion, où le prix de certaines denrées est 37% plus élevé qu'en métropole (chiffres Insee 2015). — J. Bossart / montage PicMonkey

VIE CHERE

«Gilets jaunes»: Les écarts de prix avec la métropole cristallisent toujours les tensions à La Réunion

Sur l’île, les produits d’alimentation coûtent 37 % plus cher qu’en métropole. « Dans certains cas, rien de rationnel ne semble pouvoir expliquer ces différences de prix », a concédé lundi la ministre des Outre-Mer…

  • Des « gilets jaunes » ont filtré les accès d’un centre commercial du nord-est de l’île ce matin. La lutte contre la vie chère reste au cœur de leurs revendications.
  • L’octroi de mer, cette taxe sur les produits importés ou produits sur place, n’est pas le seul responsable des prix élevés à La Réunion, assure l’économiste Jean-François Hoarau. L’absence d’économie d’échelle et les monopoles y contribuent.
  • Lundi, la ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, a indiqué avoir demandé à l’Autorité de la concurrence de rendre un avis sur « le fonctionnement des marchés d’importation et de distribution des produits de grande consommation en outre-mer ».

Lundi à la Réunion, il n’y a pas que les écoliers, collégiens et lycéens qui ont fait leur rentrée après les vacances d’été austral. Les « gilets jaunes 974 » aussi se sont rappelés au bon souvenir des Réunionnais. En mode veille depuis la mi-décembre, et bien que divisé sur ses revendications et ses moyens d’action, le mouvement a repris aux aurores. Un barrage filtrant a été mis en place à l’entrée de la route du Littoral, au niveau de La Possession (ouest de l’île), provoquant des embouteillages monstres et l’agacement des automobilistes pris au piège.

Ce mardi matin, une autre opération a été menée. Elle visait, cette fois-ci, à ralentir les accès en voiture de l’entrée d’une grande surface de Sainte-Suzanne (nord-est de l’île). « Il est hors de question que l’on parle des prix et de la vie chère sans nous », a lancé l’un des manifestants, cité par Imaz Press Réunion. Un coup de gueule justifié par le fait que, la veille, une réunion des décideurs du bouclier-qualité-prix (BQP) se soit tenue sans eux à la préfecture de Saint-Denis, le chef-lieu… avant qu’une délégation de quatre personnes ne soit finalement reçue.

« Un bouclier-qualité-prix établi par ceux qui n’ont pas de fins de mois difficiles »

Mis en place en 2012 dans le cadre de la loi Lurel (relative à la régulation économique des outre-mer), le BQP est une liste de 109 produits de consommation courante vendue à un prix « modéré » et élaborée chaque année en concertation avec les acteurs concernés (importateurs, producteurs, transporteurs, distributeurs…).

Venue en urgence à La Réunion pour trois jours (du 28 novembre au 1er décembre), au plus fort de la crise des « gilets jaunes », la ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, avait notamment annoncé une baisse de 10 % du coût du BQP - il s’établissait à 290 euros en 2018, rappelle Zinfos974. Un rabais insuffisant pour lutter contre la vie chère, l’une des principales revendications des « gilets jaunes » réunionnais, selon les témoignages que 20 Minutes a pu recueillir sur place il y a quelques semaines. « Le BQP, ce sont des gens qui n’ont pas de problèmes de fin de mois qui l’établissent », persiflait ainsi « tonton Noël », depuis le rond-point de Manapany, à Saint-Joseph (extrême sud de l’île).

Au pied de la préfecture de Saint-Denis, des «gilets jaunes» installés dans une «Kaz du peup» ont affiché cette pancarte pour dénoncer la vie chère à La Réunion.
Au pied de la préfecture de Saint-Denis, des «gilets jaunes» installés dans une «Kaz du peup» ont affiché cette pancarte pour dénoncer la vie chère à La Réunion. - J. Bossart

Selon la dernière enquête de comparaison des prix avec la France métropolitaine, établie en 2015 par l’Insee, les prix sont plus élevés de 7,1 % à La Réunion*. Dans le détail, le poste de dépenses le plus important est celui de l’alimentation : les produits sont en effet 36,8 % plus chers à La Réunion. Les communications et la santé sont également plus coûteuses dans l’île (respectivement + 18,3 % et +14,6 %). Un écart de prix incompréhensible pour bon nombre de ménages réunionnais et d’autant plus inacceptable que 23 % de la population est au chômage (chiffres Insee 2017). « Dans certains cas, rien de rationnel ne semble pouvoir expliquer les différences de prix entre les productions outre-mer et les produits importés » dans les territoires ultramarins, concédait d’ailleurs lundi soir Annick Girardin, qui présentait depuis l’hôtel de Montmorin (Paris, 7e) ses priorités en matière économique pour 2019.

Absence d’économie d’échelle et monopoles

Si le problème a pris tant de relief depuis le début de la crise sociale à La Réunion, c’est qu’il est loin d’être récent. Il est avant tout structurel : « L’insularité empêche l’économie d’échelle », explique Jean-François Hoarau, professeur des universités en sciences économiques à l’université de La Réunion et directeur du Centre d’économie et de management de l’océan Indien (Cemoi). Pas facile, en effet, de baisser le coût unitaire d’un produit en augmentant la quantité de production sur un marché aussi restreint que celui de La Réunion (866.506 habitants estimés au 1er janvier, selon l’Insee).

Autre handicap, pointé par l’économiste, « un héritage colonial, celui de l’organisation en monopole, tous secteurs confondus, des entreprises. Elles fixent librement leurs prix et retirent un taux de profit brut beaucoup plus important qu’en métropole. » Dernier exemple en date, le 19 décembre, une étude de l'Observatoire des prix, des marges et de la concurrence (OPMR) concluait que, dans le secteur du BTP, les écarts de prix pouvaient varier entre -47 % et +48 % selon les matériaux. Et de relever que, « en raison du manque de détail des valeurs du fichier du service des douanes et de l’absence de données complémentaires fournies par les professionnels du secteur, le calcul des marges s’est bien souvent révélé difficile, voire impossible pour la plupart des matériaux sélectionnés. »

« Un gros problème de transparence »

Pour Jean-François Hoarau, il est donc clair que les écarts de prix ne peuvent s’expliquer que par les coûts associés à l’importation et à la distribution. Parmi ces derniers, le transport et certaines taxes, comme l’octroi de mer, lui aussi dans le viseur des « gilets jaunes », car considéré comme responsable de la hausse des prix. Cette taxe sur les marchandises importées à La Réunion ou produite sur place relève du « mythe des sorcières, estime néanmoins le professeur en sciences économiques, car elle n’explique qu’en partie les écarts de prix. Elle permet aussi, il ne faut pas l’oublier, de protéger la production locale et ses 17.000 emplois et de garantir des ressources pour les collectivités. » Le directeur du Cemoi reconnaît en revanche qu’il y a « un gros effort de transparence à mener sur la destination et la redistribution des fonds » qui proviennent de l’octroi de mer.

« Nous négocierons les prix et les taxes avec les acteurs économiques, sinon, c’est moi qui fixerai les prix », assurait Annick Girardin aux « gilets jaunes » le 30 novembre. Depuis, un délégué à la concurrence en outre-mer, Francis Amand, inspecteur général de l’Insee et médiateur des relations commerciales agricoles, a été nommé. Sa mission principale consistera à « renforcer la transparence des prix par la lutte contre les pratiques commerciales déloyales ainsi que les ententes et les abus de position dominante ». Lundi soir, face aux représentants de la Fédération des entreprises d’outre-mer (Fedom), la ministre a indiqué avoir demandé à l’Autorité de la concurrence de rendre un avis sur « le fonctionnement des marchés d’importation et de distribution des produits de grande consommation en outre-mer ». Avis qui doit être rendu « au premier trimestre 2019 ». Elle a enfin rappelé avoir proposé que 50 citoyens réunionnais soient tirés au sort pour participer à l’OPMR.

* Cet écart résulte de deux visions des modes de consommation, précise l’institut. Consommer le panier réunionnais en métropole coûte 3,6 % moins cher. A l’inverse, un ménage métropolitain qui fait ses achats habituels dans l’île débourse 10,6 % de plus qu’en métropole.