«Gilets jaunes»: Le petit bricolage du gouvernement autour de la hausse du Smic

CALCULETTE La plus grande partie de l’augmentation viendra de la prime d’activité…

Nicolas Raffin

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Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée, le 10 décembre 2018.
Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée, le 10 décembre 2018. — LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA
  • Emmanuel Macron a affirmé que le Smic allait augmenter de 100 euros par mois en 2019.
  • Mais la majeure partie de cette hausse est en réalité liée à la prime d’activité, une prestation sociale.
  • L’augmentation du revenu des travailleurs au Smic ne sera donc pas automatique.

« Le salaire d’un travailleur au Smic augmentera de 100 euros par mois dès 2019, sans qu’il en coûte un euro de plus pour l’employeur ». La petite phrase d’Emmanuel Macron prononcée lundi soir a aussitôt été reprise par les ministres et les députés LREM pour montrer qu’avec cette hausse significative, le gouvernement avait entendu cette doléance des «   gilets jaunes ».

Sauf qu’à y regarder de plus près, la phrase d’Emmanuel Macron comporte une contradiction. Le président évoque en même temps une hausse du « salaire » (le Smic), et l’absence de conséquences financières pour l’entreprise. Pourtant, en théorie, toute augmentation de salaire se traduit par une augmentation du coût supporté par l’employeur (hors mesures d’allégements de charges).

Une augmentation du « revenu » et pas du « salaire »

En réalité, l’exécutif a réalisé un petit tour de passe-passe pour valoriser sa mesure. Il suffit d’écouter Benjamin Griveaux ce mardi : « le décompte des 100 [euros], c’est 20 euros de baisse de charges [réalisées en 2018 pour tous les salariés] et 80 euros de prime d’activité » a détaillé le porte-parole du gouvernement sur RMC. Autrement dit, 80 % de la « hausse » du Smic présentée par Emmanuel Macron provient d’une prestation sociale (la prime d’activité)… qui n’est pas un salaire.

Avec cette mesure, « le gouvernement n’augmente pas le salaire, il augmente le revenu », précise Julia Cagé, économiste et professeur à Sciences-Po. La différence n’est pas mince : « quand vous donnez un "coup de pouce" au Smic, c’est-à-dire lorsque vous allez au-delà de l’augmentation automatique prévue par la loi, cela entraîne une augmentation de tous les autres salaires, surtout les plus bas. Là, ce ne sera pas le cas », affirme l’économiste.

Une analyse qui n’est pas partagée par Muriel Pénicaud. Lundi soir, sur le plateau de France 2, la ministre du Travail a assuré que « quand le Smic monte, il y a des discussions, des négociations, qui font monter les classifications (…) Il y a 11 millions de personnes qui sont touchées à chaque fois qu’on touche le Smic ». Les résultats des négociations sur les salaires seront donc scrutés avec attention.

Par ailleurs, « comme la prime d’activité n’est pas un salaire, elle n’ouvre pas de droits supplémentaires. Cela veut dire que l’augmentation de cette prime n’améliorera pas votre retraite, puisqu’il n’y a pas de cotisations supplémentaires derrière », analyse Julia Cagé. Sur les barrages, certains « gilets jaunes » ne cachaient d’ailleurs pas leur déception.

Le problème du non-recours

Ce n’est pas la seule limite à l’affirmation d’Emmanuel Macron sur le Smic. En effet, les salariés concernés ne verront pas forcément leur revenu bondir de 100 euros par mois en 2019. Pourquoi ? Parce que la prime d’activité n’est pas versée automatiquement. La demande doit se faire en ligne, auprès des caisses d’allocations familiales (Caf).

Or, comme toute prestation sociale, il existe un taux de « non-recours » : les personnes ayant théoriquement droit à cette prime ne font pas la démarche pour diverses raisons (complexité administrative, pas d’accès à Internet, peur d’être stigmatisé…). Dans le cas de la prime d’activité, ce taux de non-recours avoisine les 30 %. « Avec le prélèvement à la source qui démarre en janvier, le gouvernement aurait pu faire quelque chose de simple : intégrer la prime d’activité directement sur le bulletin de salaire. Mais il ne l’a pas fait », regrette Julia Cagé.

Enfin, contrairement au Smic qui dépend uniquement du travail effectué par le salarié, la prime d’activité est calculée en fonction des ressources du foyer. Par exemple, si vous êtes au Smic mais que votre conjoint(e) gagne beaucoup plus que vous, vous n’aurez pas droit à la prime d’activité et à son « bonus » de 2019.

Toutes ces conditions viennent donc relativiser la portée de l’annonce présidentielle. Comme pour répondre en creux à ces interrogations, Edouard Philippe a précisé ce mardi à l’Assemblée nationale vouloir « que l’ensemble de ceux qui sont rémunérés au Smic bénéficient d’une augmentation substantielle de 100 euros ». Sans préciser pour l’instant le calendrier ou la méthode.