Affaire Carlos Ghosn: Pourquoi le patronat français reste-t-il silencieux?

SCANDALE Face aux ennuis judiciaires du PDG de Renault, ses homologues font profil bas...

Delphine Bancaud

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Carlos Ghosn, PDG de Renault. Photo by Toshifumi KITAMURA / AFP.
Carlos Ghosn, PDG de Renault. Photo by Toshifumi KITAMURA / AFP. — AFP
  • Selon deux spécialistes interrogés par 20 Minutes, le mutisme des grands patrons après l'arrestation de Carlos Ghosn s’explique tout d’abord par le grand respect qu’ils ont pour ce grand capitaine d’industrie .
  • Eux qui sont souvent décriés par l’opinion publique pour leur rémunération conséquente, pourraient craindre que l’opinion publique les mette dans le même sac que Carlos Ghosn.
  • En s’exprimant sur cette affaire, ils redoutent aussi que l’on finisse par critiquer leur mode de gouvernance.

Depuis l’arrestation lundi de Carlos Ghosn au Japon à la descente de son jet privé pour des malversations financières présumées, on ne les entend guère. Les grands patrons restent discrets et le Medef ne s’est fendu d’aucun communiqué sur le sujet. Seul l’ancien ministre de l’économie et actuel PDG d’Atos, Thierry Breton, a accepté de commenter l’affaire ce mercredi sur France Inter. En restant extrêmement prudent, évoquant la présomption d’innocence et saluant l'« immense chef d’entreprise qui a fait de Renault le 1er acteur mondial ».

Plusieurs raisons peuvent expliquer le mutisme des grands patrons au sujet de cette affaire. Tout d’abord le profond respect qu’ils ont pour ce grand capitaine d’industrie qu’est Carlos Ghosn : « L’homme est vu comme un visionnaire qui a su investir dans la voiture électrique et les modèles d’automobiles low cost. Par ailleurs, peu de patrons français ont réussi à s’imposer au Japon, ce qui force le respect », indique Loïc Dessaint, directeur général du cabinet de conseil Proxinvest.

Pas assez de preuves pour le juger

Les zones de flou qui demeurent encore sur cette affaire japonaise appellent aussi à la prudence chez les chefs d’entreprise : « Ils estiment sans doute à juste titre que la présomption d’innocence de Carlos Ghosn est bafouée. D’une part parce que son arrestation a été filmée. Des images qui rappellent celles de DSK menottes aux poignets. Ensuite parce que le conseil d’administration de Nissan a annoncé qu’il allait se réunir pour évoquer sa destitution. Et enfin, parce que beaucoup de médias le présentent déjà comme coupable. Du coup, si un grand patron déclarait publiquement qu’il faut attendre la version de Carlos Ghosn avant de le juger, cela serait socialement inaudible », estime Fabrice Lorvo, avocat associé au cabinet FTPA.

Un avis partagé par Loïc Dessaint : « Les grands patrons préfèrent se ranger dernière le gouvernement, qui oriente sa communication sur le respect de la présomption d’innocence et sur l’importance d’instaurer une gouvernance provisoire. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne lâcheront pas Carlos Ghosn si certains éléments du dossier sont confirmés », observe-t-il.

Ne pas jeter l’opprobre sur tout le patronat

Par ailleurs, beaucoup de grands patrons français, qui sont souvent décriés par l’opinion publique pour leur rémunération mirobolante, craignent que l’opinion publique les mette dans le même sac que Carlos Ghosn. « Ces derniers jours, Carlos Ghosn est présenté comme un personnage avide, qui refuse de contribuer au Trésor Public fût-il japonais. Si un patron le défend, il risque d’être taxé "de salaud de riche" et de corporatiste », relève Fabrice Lorvo. D’autant que cette solidarité de classe pourrait être encore plus mal perçue en pleine mobilisation des gilets jaunes.

Si les grands patrons ne prennent pas parti dans cette affaire, c’est aussi parce qu’ils craignent ses répercussions à plus long terme. « On est arrivé au bout de l’acceptation sociale des rémunérations très importantes des patrons français. S’exprimer sur l’affaire Ghosn serait risqué de remettre sur la table le sujet du partage de la valeur au sein de l’entreprise », déclare Fabrice Lorvo. « Le patronat craint le retour de boomerang et que l’on finisse par critiquer le mode d’autorégulation de la gouvernance qu’ils défendent. Plus ils souffleront sur les braises de cette affaire, plus la gouvernance française va être décriée à l’étranger comme dans l’Hexagone », complète Loïc Dessaint.

Enfin, les grands patrons qui confient la gestion de leurs actifs à des sociétés de conseil ne peuvent pas être assurés que certaines bornes ne soient pas dépassées. « Certains d’entre eux ont aussi des choses à se reprocher quant à l’utilisation des biens de leur entreprise à des fins personnelles, comme un jet privé ou un bien mobilier. Car à ce genre de poste, la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle n’est pas toujours évidente », constate Loïc Dessaint. Difficile dans ce contexte de fustiger Carlos Ghosn…