La retraite à points permettra-elle de baisser le niveau des pensions «chaque année»?

AVENIR Une vidéo de François Fillon expliquant que la retraite à points permettrait de baisser le niveau des pensions tourne sur les réseaux sociaux...

Nicolas Raffin

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Manifestation des retraités à Nantes contre la politique du gouvernement, le 9 octobre 2018.
Manifestation des retraités à Nantes contre la politique du gouvernement, le 9 octobre 2018. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Emmanuel Macron veut instituer un régime « universel » de retraite par points.
  • Les opposants à la réforme ont ressorti une vidéo de François Fillon expliquant que ce système permettrait de baisser les pensions.
  • En réalité, aucun système ne permet d’assurer une augmentation continue des pensions.

Le débat sur la réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron mobilise les « pros » et les « anti ». Depuis plusieurs semaines, les opposants au système de retraite à points, que le gouvernement entend généraliser, ont exhumé une vidéo de François Fillon. Dans cette séquence datée du 10 mars 2016, le futur ex-candidat à la présidentielle s’adresse à des chefs d’entreprise lors d’une soirée à la Fondation Concorde.

« Le système de retraite par points, j’y suis favorable, mais il ne faut pas faire croire aux Français que ça va permettre de régler le problème des retraites, explique l’ancien Premier ministre. Le système par points en réalité ça permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue. Cela permet de diminuer chaque année la valeur des points et donc de diminuer le niveau des pensions ».

« Retraites par points = moins de pensions », l’argument est fort. D’autant plus qu’a priori, François Fillon sait de quoi il parle : il a conduit une réforme des retraites en 2003. 20 Minutes a donc cherché à vérifier son affirmation.

Valeur « d’achat » et valeur « de service »

Pour démarrer, il faut rappeler à quoi correspond la retraite à points. Ce n’est pas vraiment une nouveauté, puisqu’elle est déjà en vigueur depuis… 70 ans pour les salariés du secteur privé qui cotisent obligatoirement à la complémentaire Agirc-Arrco. Concrètement, si ce système devient « universel », un salarié (ou fonctionnaire, ou entrepreneur) versera des cotisations retraites pour chaque année d’activité. Ces cotisations sont ensuite « transformées » en points, qui ont une valeur d’achat. Par exemple, la valeur d’achat du point « Arrco » est actuellement de 16,7 euros. Si un salarié verse 2.500 euros de cotisations en 2018, il cumulera donc 149,7 points (2500/16,7).

A la fin de sa carrière, le total des points accumulés est converti en euros via une « valeur de service ». Illustration : un salarié totalise 6.000 points à son départ en retraite. Si la « valeur de service » est fixée à 1,25 euro par point (cas actuel pour l’Arrco), il aura droit à 6.000*1,25 = 7.500 euros de pension annuelle.

Coût politique

En suivant le raisonnement de François Fillon, il suffirait effectivement de baisser la « valeur de service » du point pour baisser automatiquement les pensions. Mais comme le remarque Emmanuel Grimaud, président de Maximis Retraite, « il n’y a jamais eu de baisse du point depuis que les régimes Agirc-Arrco existent ». « Politiquement, ce serait explosif, confirme Gilles Oberrieder, spécialiste des retraites à la CGT, et ce n’est pas la piste que prend le gouvernement ». En résumé, la « technique » de François Fillon est possible en théorie, mais elle aurait un coût politique énorme puisque les retraités verraient leur pension diminuer sèchement - par exemple de 1.500 à 1.400 euros - d’une année sur l’autre.

L’arme de la désindexation

En réalité, le risque d’une « baisse des pensions » correspondrait plutôt à une perte de pouvoir d’achat. Autrement dit, même si la « valeur nominale » de la pension augmenterait bien chaque année (par exemple, 1.500 euros en 2018, 1.510 euros en 2019, etc), cette augmentation n’irait pas assez vite pour compenser l’inflation : c’est ce qu’on appelle la désindexation.

« Ce système est redoutable, puisqu’il permettrait d’économiser des milliards d’euros chaque année, surtout si on l’applique, à terme, à l’ensemble des retraités » rappelle Emmanuel Grimaud. C’est d’ailleurs ce qu’a décidé de faire l’État en 2019 : les pensions seront revalorisées de seulement 0,3 % (alors que l’inflation est à 1,6 %). Autrement dit, peu importe le système de retraites (par annuité ou par points), il sera toujours possible de jouer sur la désindexation pour faire des économies… et faire perdre du pouvoir d’achat aux retraités.

Et ce n’est pas la seule arme pour jouer sur le niveau des pensions. Dans son futur système « universel », l’État pourra également modifier la « valeur d’achat » du point : plus cette valeur sera élevée, moins les travailleurs auront de points, et donc de retraite. « Ce système est déjà en place à l’Agirc-Arrco, qui est gérée par les partenaires sociaux, remarque Gilles Oberrieder. C’est quelque chose que personne ne ressent de façon immédiate mais qui va pénaliser les futures pensions de ceux qui ont 30 ou 40 ans aujourd’hui ». De toute manière, rappelle le spécialiste, « quel que soit le système choisi, la question fondamentale, c’est de savoir quelle part de la richesse nationale l’État est prêt à dépenser pour les retraités. On ne peut pas échapper à ce débat ».