General Electric, Ford, GM&S… L’État peut-il encore faire quelque chose face aux difficultés des groupes industriels?

EMPLOI Bercy explique que les entreprises qui se restructurent doivent le faire « de manière responsable »…

Nicolas Raffin

— 

En juin 2017, Bruno Le Maire avait reçu les délégués syndicaux de GM&S à Bercy.
En juin 2017, Bruno Le Maire avait reçu les délégués syndicaux de GM&S à Bercy. — Tristan Reynaud/SIPA
  • Plusieurs entreprises industrielles ont connu des difficultés ces dernières années, amenant l’État à s’engager lorsque le dossier devenait médiatique.
  • La marge de manœuvre est souvent limitée, même si Bercy juge son action positive.
  • L’arme de la nationalisation apparaît comme l’ultime recours.

« Une France sans usine n’est pas une option » déclarait solennellement Edouard Philippe le 20 novembre 2017, devant le Conseil national de l’industrie. Le Premier ministre venait réaffirmer son souhait de développer la filière industrielle française. A priori, les chiffres ont de quoi lui donner le sourire : l’année dernière, le secteur de l’industrie a créé des emplois, selon les statistiques de l'Insee. Une performance inédite depuis dix-sept ans.

Et pourtant. Derrière ce chiffre global, des villes et des territoires sont toujours menacés par la désertification industrielle. A La Souterraine, dans la Creuse, l’usine GM&S, devenue LS Industrie, était le deuxième employeur privé du département avant son plan social de 2017. Même problématique à Belfort (Bourgogne Franche-Comté), où les 4.000 salariés de General Electric craignent pour leur avenir. Et à Blanquefort (Gironde), Ford prévoyait de fermer son usine plutôt que de la céder à un repreneur, avant de suspendre sa décision.

« Tout est fait pour que l’usine finisse par fermer »

Ces trois dossiers, fortement médiatisés, ont évidemment attiré l’attention de l’État. A chaque fois, des engagements ont été pris par les PDG et parfois par la puissance publique pour accompagner les suppressions d’emplois ou les éviter. Pour GM&S, Renault et PSA devaient garantir un niveau de commandes minimum, et General Electric avait promis de créer 1.000 emplois en France. « Je peux vous dire que le gouvernement restera attentif à ce que les engagements qui sont pris lors d’investissements en France soient respectés » assurait Edouard Philippe en 2017.

L’État a-t-il tenu sa promesse ? « L’État n’a pas envie de se battre » lâche Yann Augras, délégué CGT de l’ex GM&S. Même s’il a échappé au licenciement, le syndicaliste est amer : « PSA et Renault s’étaient engagés – devant Bruno Le Maire - sur 22 millions d’euros de commande en 2018. A la fin de l’année, on sera tout juste au-dessous de 12 millions d’euros. La manœuvre est claire : tout est fait pour que l’usine finisse par fermer ».

Les 1.000 emplois disparus de GE

Dans un communiqué publié le 26 septembre, le ministère de l’Economie reconnaît en effet que « la cible de 22 millions d’euros de commandes annuelles (…) n’est pas atteinte ». Mais il affirme aussi que « conformément aux engagements de Bruno Le Maire, plus de 85 % des salariés licenciés [de GM&S] ayant sollicité un accompagnement, occupent actuellement un emploi, suivent une formation ou ont créé leur entreprise ». Un satisfecit qui fait bondir Yann Augras : « Il faut arrêter de se moquer du monde. Sur 157 salariés licenciés, seulement 31 ont retrouvé un CDI, souvent avec un salaire inférieur à celui qu’ils avaient auparavant. »

Dans ce cas, le respect ou non des promesses peut être sujet à interprétation. Mais que penser alors de General Electric ? En mai 2014, le groupe américain bataille face à Siemens pour racheter une partie d’Alstom. Reçu à l’Elysée par François Hollande – et en présence d’Emmanuel Macron – le PDG d’alors, Jeff Immelt, abat ses cartes : il promet 1.000 créations d’emplois en France « d’ici 2018 » et obtient l’accord de l’État.

« Il ne faut pas seulement mettre de petites rustines »

Quatre ans plus tard, handicapé par des difficultés financières, GE renonce officiellement à tenir ses engagements. Son nouveau PDG, Larry Culp, a néanmoins promis cette semaine à Bruno Le Maire de payer la pénalité prévue – 50.000 euros par emploi non-créé – pour « développer l’activité et l’emploi dans les territoires concernés ». Reste que dans sa communication, Bercy n’indique pas si une date butoir est prévue pour régler la facture…

Pour Philippe Frocrain, économiste à la Fabrique de l’industrie, les difficultés de l’État à faire respecter les engagements des industriels ne sont pas une surprise. « Quand une entreprise est dans une situation d’urgence, l’entrepreneur et le politique se sentent obligés de répondre à l’émotion du moment, qui est tout à fait légitime. On arrive à sauver l’entreprise in extremis, mais une fois que la tension est retombée, on se préoccupe moins des engagements ».

Une analyse contestée par Bercy. « Il ne faut pas seulement mettre des petites rustines, mais aussi des solutions qui fonctionnent à long terme » explique un proche de Bruno Le Maire, en défendant point par point l’action de l’État. « Pour General Electric, les accords seront respectés, ils paieront la pénalité. Par ailleurs, ces accords ont largement protégé la France alors que GE a procédé à des restructurations massives dans d’autres pays ». Dans le cas de GM&S, « les accords n’étaient pas contractuels, même s’ils ont été pris devant le ministre, ce qui a une certaine valeur. On continue de mettre la pression aux constructeurs et ça prend plus de temps que prévu. » Bref, « on n’interdit pas aux entreprises de se restructurer, mais il faut qu’elles le fassent de manière responsable ».

« Les marges de manœuvre des États sont assez faibles, confirme Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, interrogé par Le Figaro. Le dernier rempart [contre la fermeture d’une usine], c’est la nationalisation. Mais on ne peut pas multiplier les nationalisations », car elles impliquent une dépense parfois conséquente.