Brexit: L’absence d’accord entre l’Union européenne et le Royaume-Uni est-elle problématique?

EUROPE La question irlandaise n’est toujours pas tranchée…

Nicolas Raffin

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Donald Tusk, le président du Conseil européen.
Donald Tusk, le président du Conseil européen. — Francisco Seco/AP/SIPA
  • Les 27 chefs d’État et de gouvernement de l’UE se retrouvent mercredi à Bruxelles pour évoquer le Brexit.
  • Si aucun accord n’est trouvé d’ici deux mois, il faudra rétablir des contrôles aux frontières et des tarifs douaniers.
  • Une période de transition permettrait de se laisser un peu de temps pour régler la question de l’Irlande.

Edit du 17/10/2018 : Après le rejet par les députés britanniques mardi soir de l’accord de Brexit négocié par la Première ministre Theresa May avec Bruxelles, nous vous proposons de relire cet article qui analyse les conséquences d’un Brexit sans accord, ​qui est l’un des scénarios envisageables.

 

Deal or No deal sur le Brexit ? A quelques mois de la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne – prévue le 29 mars 2019 - personne ne peut répondre avec certitude à cette question. Les chefs d’État et de gouvernement de l’UE, qui se retrouvent mercredi et jeudi à Bruxelles, pourront d’ailleurs méditer sur les propos ambivalents de Donald Tusk.

Dans son invitation adressée lundi soir aux 27 dirigeants, le président du Conseil européen reconnaît que l’absence d’accord est « plus probable que jamais ». Mais il leur demande en même temps de rester « optimistes » et de « tout mettre en œuvre pour parvenir au meilleur accord possible ». Autrement dit, le no deal apparaît comme une solution par défaut.

Le Royaume-Uni traité comme la Chine

Sans accord, que se passerait-il le 29 mars 2019 au soir ? Ana Boata, économiste chez Euler Hermes, et auteure d’une étude sur le Brexit, dresse un tableau peu réjouissant : « Les contrôles douaniers seront rétablis, et évidemment cela allongera le temps de transport des marchandises, dont la grande majorité passe par Calais. Les entreprises britanniques commencent d’ailleurs à se préparer pour interrompre leur production pendant quelques semaines en avril. »

Le Royaume-Uni deviendrait alors un « simple » partenaire commercial, à qui l’Union européenne devrait appliquer le même traitement qu’à la Chine ou aux Etats-Unis. « Les exportations britanniques vers l’UE subiront des droits de douane de 4 à 5 % en moyenne poursuit Ana Boata. Les prix des biens anglais importés dans l’UE – qui est la principale zone de débouchés à l’international des Britanniques - vont grimper. Selon nos calculs, les entreprises anglaises risquent de perdre 30 milliards de livres sterling par an. » Au final, l’économiste pointe un risque de récession pour le Royaume-Uni en 2019, en cas d’absence d’accord.

« Les Européens ont déjà fait de nombreuses concessions »

Dans son étude sur le Brexit, Euler Hermes considère néanmoins que le scénario le plus probable reste un « Brexit aveugle ». Il s’agirait d’un accord a minima qui prolongerait la période de négociation jusqu’à fin 2020. Jusqu’à cette date, rien ne changerait vraiment du point de vue de la circulation des personnes ou des marchandises. Les Britanniques perdraient néanmoins leur droit de vote dans les institutions européennes.

Pour Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman, « les Européens ont déjà fait de nombreuses concessions sur le Brexit. Ils ont accepté que le Royaume-Uni reste dans des structures comme Europol (agence de police européenne) ou Eurojust (coopération judiciaire). » Le problème, ajoute-t-il, « c’est que Theresa May est en grande difficulté politique, car le Brexit divise à l’intérieur même de sa majorité. Il n’est pas certain qu’elle réussisse à faire voter un accord au Parlement britannique ».

La question irlandaise

« Je suis plus inquiet qu’avant le sommet européen informel de Salzbourg d’il y a un mois, reconnaît Olivier Marty, enseignant en questions européennes à Sciences Po. Néanmoins je pense qu’un accord est toujours possible, même si la question de l’Irlande bloque toujours. » En effet, l’île est partagée entre la République d’Irlande, membre de l’UE, et l’Irlande du Nord, territoire britannique.

Avec le Brexit, les deux territoires pourraient – en théorie - être séparés par une frontière physique. Mais le sujet est très sensible : « personne n’a intérêt à un raidissement de la situation et au retour d’une frontière dans une zone marquée par des années de conflit [et par des milliers de morts] » rappelait Philippe Marlière, professeur de sciences politiques au University College de Londres, interrogé en septembre.

L’UE a donc proposé la création d’un « filet de sécurité » (backstop), avec des contrôles douaniers en mer d’Irlande. L’Irlande du Nord resterait alors temporairement dans l’union douanière. Une solution impensable pour les « Unionistes » pour qui cela ouvrirait la porte à un rapprochement politique entre l’Irlande du Nord et l’Irlande. « Theresa May a redit lundi au Parlement qu’elle était contre le backstop… Tout en disant que si elle l’acceptait ce ne serait que temporaire, rappelle Olivier Marty. C’est assez contradictoire. A mon avis, elle continue à travailler le Parlement en vue d’obtenir une majorité pour ratifier l’accord ».

Un délai très court

Si l’UE et le Royaume-Uni ne s’entendent pas sur ce point, c’est l’ensemble de l’accord sur le Brexit qui risque de tomber. Et il y a urgence : en tenant compte des délais de ratification – les 27 parlements nationaux des pays de l’UE devront approuver le texte avant son entrée en vigueur – il reste un peu plus de deux mois aux deux camps pour s’entendre. « Le Royaume-Uni sera le grand perdant d’un no deal, estime Jean-Dominique Giuliani. Mais l’UE en subira aussi les conséquences ».