«Les premiers de cordée» vantés par Emmanuel Macron ont-ils tiré les autres vers le haut?

CROISSANCE La politique fiscale du gouvernement est questionnée sur sa capacité à réduire les inégalités…

Nicolas Raffin

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Emmanuel Macron à l'observatoire du Pic du Midi dans les Pyrénées le 26 juillet 2018.
Emmanuel Macron à l'observatoire du Pic du Midi dans les Pyrénées le 26 juillet 2018. — Bob Edme/AP/SIPA
  • Emmanuel Macron a vanté à plusieurs reprises la bonne santé des « premiers de cordée » comme une condition nécessaire à la réussite du pays.
  • Les allégements fiscaux en faveur des ménages les plus aisés traduisent cette philosophie.
  • Certains experts sont critiques sur la capacité de cette politique à créer une société plus juste.

Le gouvernement doit attendre la semaine prochaine avec impatience. En plus du remaniement qui n’en finit pas, une série d’indicateurs et de rapports sont venus questionner la politique menée contre les inégalités. Mardi, l’Insee annonçait que le taux de pauvreté en 2017 était resté stable (autour de 14 % de la population), notamment en raison de mesures défavorables aux ménages modestes, comme la baisse des 5 euros d’APL.

Ce jeudi, c’est au tour de l’Observatoire des inégalités de publier un rapport sur l’état de la pauvreté en France. « L’élitisme social français laisse trop de concitoyens sur le bord de la route, alors que la République leur promet monts et merveilles. Ceux qui pensent qu’on en fait trop, que l’on doit s’extasier sur une poignée de ''premiers de cordées'', doivent l’assumer clairement », assènent les auteurs, reprenant une expression d’Emmanuel Macron.

Cailloux et alpinisme

Le 15 octobre 2017, en pleine explication de sa politique fiscale, le chef de l’État avait lâché ces quelques phrases : « Pour que notre société aille mieux, il faut des gens qui réussissent. Et il ne faut pas être jaloux d’eux (…). Je ne crois pas au ruissellement, je crois à la cordée (…) Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole (..) Je veux qu’il y ait des hommes et des femmes qui réussissent pour tirer les autres (…) Ils doivent aussi s’engager dans la société, en créant de l’emploi, de l’activité. »

La métaphore alpine de la cordée venait étayer l’argumentaire du chef de l’État à propos de deux mesures d’allègement fiscal : la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF, remplacé par un impôt sur l’immobilier), et la création de la « flat-tax ». Ce prélèvement forfaitaire sur les revenus du capital (plus-values, dividendes) était censé « libérer du capital pour l’économie française », selon les propres mots de Bruno Le Maire, bénéficier à l’investissement des PME, et alimenter la croissance de l’économie française.

Wait and see ?

Un an plus tard, les « premiers de cordée » ont-ils joué leur rôle ? Les économistes sont loin de s’accorder sur ce point. Prenons la « flat-tax » : la semaine dernière, Les Echos révèlait qu’elle a incité les entrepreneurs… à se verser plus de dividendes. Selon le quotidien économique, Bercy anticipe « un scénario de rattrapage sur plusieurs années des bénéfices non distribués depuis 2014 ».

Pour Rayan Nezzar, qui enseigne l’économie à Paris-Dauphine, ce n’est pas un mauvais signal. « Le niveau des dividendes revient à celui d’avant-crise, c’est un signe de reprise économique. Par ailleurs, on ne peut pas juger, au bout de quelques mois seulement, l’effet d’une mesure fiscale. Si vous n’avez pas d’abord la confiance des investisseurs et une vision claire, vous ne pouvez rien bâtir », explique celui qui a participé à l’élaboration du programme économique d’Emmanuel Macron.

Même raisonnement pour Eric Pichet, professeur à Kedge Business School. « Nous étions le seul pays riche à imposer les valeurs mobilières au barème, jusqu’à un taux de 65 %, argumente-t-il. Nous sommes désormais dans la moyenne. Avant d’investir, les particuliers veulent être sûrs que l’imposition sera stable et raisonnable. » Bref, il suffirait d’attendre, et l’argent devrait emprunter la route voulue par le gouvernement.

L’investissement déjà élevé

Sauf que certains experts émettent de sérieux doutes sur un tel raisonnement. Dans une note publiée fin septembre, la Fondation Jean-Jaurès estime que loin de favoriser l’investissement, la politique fiscale du gouvernement envers les « premiers de cordée » risque surtout de ne déboucher sur aucune contrepartie, et de creuser les inégalités.

Pour les économistes de ce think-tank classé à gauche, la réforme de la fiscalité ne mènera pas à un accroissement significatif de l’épargne, censée alimenter l’investissement. « Si les ménages concernés épargnaient intégralement les réductions d’impôt, cette réforme engendrerait 4,5 milliards d’euros d’épargne supplémentaire. Il s’agirait d’un surcroît d’épargne (0,3 point) relativement modeste au regard des fluctuations habituelles du taux d’épargne », note la Fondation Jean-Jaurès. Par ailleurs, l’étude remarque aussi que le taux d’investissement en France est élevé et que « les entreprises françaises (…) ne souffrent pas de problème de financement ».

Dernier point problématique : les auteurs remarquent que « tous les placements financiers sont favorisés par la réforme, et pas seulement ceux qui sont destinés au renforcement des fonds propres des entreprises ». Autrement dit, ceux qui détiennent des obligations ou de l’or sont aussi avantagés que ceux qui veulent investir dans les PME.

Un pari gagnant ?

Pour Eric Pichet, il faut regarder hors des frontières de l’Hexagone pour comprendre la politique menée par le gouvernement : « La stratégie d’Emmanuel Macron va porter ses fruits à moyen et long terme car c’est une stratégie de compétitivité fiscale internationale. » Le chef de l’État n’avait pas dit autre chose lors de son discours au Forum économique mondial de Davos, en janvier 2018 : « Il faut rendre la France plus compétitive, plus novatrice pour pouvoir financer justement un système juste. »

Le président fait donc le pari, qu’à terme, sa politique réduira les inégalités. Il a d’ailleurs promis d’en faire « sa priorité » lorsque la France prendra la tête du G7 en 2019. Un objectif mis en doute par Oxfam. Dans son rapport, l’ONG note que si la France a encore un « filet de sécurité solide » qui permet de combattre les inégalités, « la protection sociale universelle et les retraites sont régulièrement remises en cause (…) La France pourrait ainsi dégringoler dans le classement relatif aux dépenses sociales ».