Emplois vacants: Peut-on trouver un emploi en traversant la rue, comme le dit Emmanuel Macron?

TRAVAIL Le président a conseillé à un chômeur de se réorienter dans la restauration, en insistant sur le manque de main-d’œuvre dans ce secteur…

Delphine Bancaud

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Emmanuel Macron le 13 septembre 2018 lors de la présentation du plan pauvreté. Michel Euler / POOL / AFP)
Emmanuel Macron le 13 septembre 2018 lors de la présentation du plan pauvreté. Michel Euler / POOL / AFP) — AFP
  • Pour Emmanuel Macron, trouver un job dans certains secteurs comme l’hôtellerie-restauration ou le bâtiment, est chose aisée.
  • Il est vrai qu’au moins 152 000 emplois ne sont pas pourvus en France faute de candidats adéquats.
  • Mais contrairement à ce que déclare le Président, il n’est pas facile de faire correspondre l’offre avec la demande, pour des questions de formation, d’attractivité des métiers, de contraintes personnelles des demandeurs d’emploi…

Une petite phrase prononcée lors d’un bain de foule qui suscite déjà moult commentaires. En pleine discussion samedi avec un jeune horticulteur au chômage, Emmanuel Macron lui a conseillé de se réorienter vers un secteur en manque de bras : l’hôtellerie-restauration ou le bâtiment. « Si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, les cafés et la restauration, dans le bâtiment, il n’a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens. Pas un ! Hôtels, cafés, restaurants, je traverse la rue, je vous en trouve ! » a poursuivi le président de la République en désignant d’un geste, les rues alentour.

Son échange suscitait dimanche de nombreux commentaires acerbes l’accusant de méconnaître la réalité du chômage. « Ce présupposé permanent à l’encontre des chômeurs, qui ne trouveraient pas d’emploi car ils n’en cherchent pas ! Propos malheureux 3 jours après la présentation du #PlanPauvreté », a ainsi tweeté l’ex-ministre de la Famille, Laurence Rossignol.

Les emplois non pourvus sont une réalité

Ce n’est pas la première fois que le chef de l’État répond à un chômeur l’interpellant lors d'un bain de foule, en insistant sur le manque de main-d’œuvre dans certaines filières. Ce qui est une réalité. Car selon les chiffres de la Dares dévoilés en août, les emplois vacants faute de candidats adéquats étaient 152 000 au deuxième trimestre 2018. Une autre étude de Pôle emploi publiée en décembre dernier montrait aussi qu’en 2017 150 000 projets d’embauche avaient été abandonnés faute de candidats.

Des chiffres sous-estimés selon Bertrand Martinot, économiste, et collaborateur de l’Institut Montaigne. « Toutes les offres d’emploi ne passant pas par Pôle emploi, le nombre d’offres d’emploi non pourvues serait plutôt de l’ordre de 300 000 par an », estime-t-il. Un fléau qui toucherait plus les PME, un peu plus de la moitié des emplois vacants étant déclarés par des entreprises de un à neuf salariés, selon la Dares. « Parce qu’elles proposent généralement des salaires plus faibles et moins d’avantages sociaux que les grandes entreprises », explique Bertrand Martinot.

Les secteurs les plus touchés seraient le commerce, l’hôtellerie-restauration, le transport, l’industrie, le bâtiment… « Tous les niveaux de postes sont touchés, car on manque autant de data scientists que de commis de cuisine », commente Bertrand Martinot. D’ailleurs, selon l’enquête «  Besoins en main-d’œuvre », publiée par Pôle emploi en avril 2018, 44 % des projets de recrutement des entreprises étaient présumés « difficiles » cette année. Notamment sur certains métiers : couvreur, chaudronnier, serrurier, forgeron, carrossier automobile, aide à domicile, plombier, dessinateur en travaux publics, boucher, masseur kiné, dentiste, personnel navigant de l’aviation…

Le déficit d’image de certains métiers

Alors, comment expliquer qu’il y ait autant d’emplois non pourvus tandis que le taux de chômage touche 9,1 % de la population active ? « Cela s’explique d’abord par l’inadéquation des profils des candidats aux postes proposés. Il ne faut pas oublier que 55 % des chômeurs n’ont pas le bac et que beaucoup d’entre eux ne possèdent pas de diplôme de niveau inférieur spécialisé qui pourrait leur permettre de décrocher un de ces emplois vacants. Par ailleurs, le contenu des formations évolue très lentement en France, alors que les évolutions technologiques sont très rapides. Ce qui ne favorise pas l’adéquation entre l’offre et la demande », décrit Bertrand Martinot.

Bien sûr, Pole emploi propose des formations aux chômeurs pour les aider à se reconvertir dans les domaines porteurs. « Mais certains demandeurs d’emploi ne sont pas très motivés pour s’y inscrire », constate Bertrand Martinot. Parce qu’il existe aussi un problème d’attractivité pour certains métiers : « Les salaires faibles, les conditions de travail pénibles, les horaires fractionnés ou décalés peuvent faire fuir », analyse l’économiste.

Par ailleurs, ce que semble oublier Emmanuel Macron, c’est que tous les demandeurs d’emploi ne peuvent pas postuler à tous les emplois : « Travailler dans l’hôtellerie-restauration nécessite pour les parents d’avoir un mode de garde. En outre, certains demandeurs d’emploi n’ont pas de moyen de locomotion pour accéder à un emploi loin de chez eux », souligne Bertrand Martinot. Difficile donc de croire qu’il suffirait de traverser la rue pour qu’un candidat trouve un emploi à sa mesure et que son profil réponde aux exigences de l’employeur.

Le pensum de tous les gouvernements

D’ailleurs, les gouvernements successifs ont tous échoué à résorber ce volant d’emplois non pourvus. Pour l’heure, celui de Macron semble avoir déjà lancé quelques actions pour améliorer la situation, comme des mesures de simplification de l’apprentissage pour attirer plus d’entreprises et de jeunes.

« Une réflexion est aussi en cours pour réformer les règles de l’assurance chômage et rendre plus incitatif le retour à l’emploi », lance Bertrand Martinot. Reste qu’il faudra susciter l’envie chez les candidats de postuler dans tel ou tel métier porteur. « Les secteurs qui souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre vont devoir miser dans l’innovation sociale », insiste Bertrand Martinot.