«Bullshit Jobs»: «Avec le revenu universel, les gens n’accepteront plus un métier qui n’a aucun sens», estime David Graeber

INTERVIEW De passage à Paris pour la promotion de son livre «Bullshit Jobs», paru le 5 septembre en France, l’anthropologue et économiste David Graeber explique comment il veut en finir avec « les boulots à la con »…

Propos recueillis par Nicolas Raffin

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Pour David Graeber, les bullshit jobs nuisent à la santé des travailleurs.
Pour David Graeber, les bullshit jobs nuisent à la santé des travailleurs. — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA
  • Le livre « Bullshit jobs », paru le 5 septembre aux éditions Les liens qui libèrent, dénonce la prolifération des emplois inutiles.
  • Son auteur, l’anthropologue et économiste David Graeber, incrimine la place prise par la finance et la « théorie du ruissellement ».
  • Il propose un revenu universel pour permettre à chacun de choisir sa vie.
David Graeber

Vous avez l’impression que votre boulot est totalement inutile ? Que s’il disparaissait, ça ne changerait pas grand-chose ? Vous faites sans doute partie de ceux qui ont un « bullshit job » (« job à la con »), une expression forgée par l’anthropologue David Graeber dans un article paru en 2013.

Surpris par le succès de l’expression et par la quantité de témoignages reçus, ce professeur à la London School of Economics a décidé d’approfondir le sujet dans un livre paru en France début septembre*. Selon David Graeber, la multiplication des « jobs à la con » est liée à la place grandissante prise par la finance au sein des entreprises, avec des conséquences souvent désastreuses pour les travailleurs concernés. Ce militant anarchiste revendiqué plaide entre autres pour l’instauration d’un revenu universel afin d’en finir avec ces « bullshit jobs »

Est-ce que vous vous attendiez à recevoir autant de témoignages sur les « bullshit jobs » ?

Avant ce livre, je n’avais jamais fait d’appel à témoignages de ce genre. Je me disais que j’allais seulement en recevoir une dizaine ! Au final j’en ai reçu plus de 300. Cela montre que j’ai mis le doigt sur quelque chose, et pour beaucoup de ceux qui m’ont écrit, cela leur a permis de se libérer d’un poids.

Quelles sont les histoires qui vous ont le plus marqué ?

Je repense souvent à ce pauvre homme qui était gardien de musée. Il devait s’asseoir dans une pièce où il n’y avait rien à surveiller, et il n’avait pas le droit de regarder son smartphone ou de lire un livre. Je pense aussi à Eric, un jeune qui venait de décrocher son diplôme et dont le premier emploi était tellement ennuyeux qu’il essayait de se faire virer par tous les moyens, sans y arriver ! Dans tous ces boulots, vous avez souvent un environnement de travail hostile – un chef désagréable par exemple – combiné à des tâches inutiles.

Vous dites que les « bullshit jobs » ont des effets néfastes sur la santé des salariés…

Ils souffrent en partie parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils font, mais aussi parce que leur job ne se justifie pas vraiment. Ils sont vraiment payés à ne rien faire. Et on pourrait se dire, « de quoi se plaignent-ils ? Beaucoup de gens rêvent de cette situation ». Mais en fait, beaucoup souffrent d’anxiété et de dépression.

Cela en dit long sur la nature humaine. Nous avons un préjugé qui consiste à penser que les gens préféreraient ne rien faire si on leur en laissait l’occasion. Beaucoup de politiques sociales sont basées sur l’idée qu’il faut forcer les gens à reprendre un travail. Mais en réalité, quand les gens n’ont pas à travailler et touchent quand même de l’argent, ils se sentent misérables.

Vous dites aussi que les entreprises et les gouvernements ne s’attaquent pas vraiment à ce problème. Pourquoi ?

Si vous vous placez du côté de l’État, la réponse est assez évidente. Pour les gouvernants, les emplois sont toujours vus comme une bonne chose. Ils veulent toujours des créations d’emplois. En ce qui concerne les entreprises, c’est plus mystérieux. Je pense que la prolifération des « bullshit jobs » est liée au prestige : plus vous avez de personnes qui travaillent sous vos ordres, plus vous êtes perçu comme quelqu’un de puissant.

Bien sûr, cette théorie est surtout valable pour les « cols blancs », ceux qui travaillent dans les bureaux. Les « cols-bleus », ceux qui produisent vraiment quelque chose, sont soumis à un rythme de travail de plus en plus élevé et à des suppressions d’emplois.

D’après votre théorie, c’est l’importance prise par le secteur financier qui explique la croissance effrénée des « jobs à la con »…

La finance n’est pas efficace, au sens économique du terme. Elle vise seulement à gagner et accumuler le plus d’argent possible. Prenez les cabinets de conseil : comme ils sont payés à l’heure, ils ont tout intérêt à faire traîner les choses et à trouver des problèmes « complexes » qui nécessitent leur soi-disant expertise.

Peut-on en finir avec les « jobs à la con » ?

Il faut repenser globalement la manière dont l’économie fonctionne. Cela suppose d’en finir avec la « théorie du ruissellement ». Cette théorie sous-entend que les plus riches sont des créateurs d’emplois. On leur distribue donc énormément d’argent, et comme ils n’ont pas besoin de faire produire plus de biens de luxe, ils créent des jobs « improductifs ».

L’autre chose à laquelle il faut s’attaquer, c’est l’obligation d’accepter n’importe quel travail, même le pire, pour pouvoir manger ou payer son loyer. Il faudrait donc augmenter significativement les salaires des « vrais » jobs, comme ceux des enseignants, des infirmières, ou même des égoutiers, pour les rendre plus attractifs.

Vous défendez aussi l’idée d’un revenu universel. Pourquoi ?

Le revenu universel permet de déconnecter les moyens de subsistance du travail. Demain, si vous êtes assurés d’avoir un revenu de ce type, vous pourrez plus facilement quitter votre « job à la con » tout en pouvant continuer à vivre normalement. Cela ne veut pas dire que les gens ne travailleront plus du tout. Simplement, ils n’accepteront plus un métier qui n’a aucun sens.

*Bullshit Jobs, de David Graeber (Ed. Les liens qui libèrent, 25 euros).

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