Energie: Prix, environnement, part de marché… E. Leclerc peut-il révolutionner le marché de l’électricité?

CONSO Le PDG du groupe de distribution E. Leclerc a créé la surprise lundi en annonçant le lancement d’une offre de fourniture d’électricité aux particuliers…

C.P.

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Hypermarché E . Leclerc le 20 décembre 2016.
Hypermarché E . Leclerc le 20 décembre 2016. — GILE MICHEL/SIPA

Après le big bang du marché des carburants, E. Leclerc s’apprête-t-il à bouleverser le marché de l’électricité ? L’enseigne ne cache pas en tout cas ses (très grandes) ambitions :  dans une tribune publiée lundi sur son blog, Michel-Edouard Leclerc, ne vise rien de moins que de conquérir « trois millions de clients d’ici à 2025, soit 10 % du marché » avec une offre « verte », « la moins chère du marché ». Crédible ?

En attendant de connaître les détails de l’offre lancée le 27 août prochain, 20 Minutes passe en revue les questions que pose l’offensive fracassante du distributeur sur le marché de l’électricité.

Leclerc va-t-il casser durablement les prix du marché ?

C’est ce que promet Michel-Edouard Leclerc : dans sa tribune, le PDG du groupe E.Leclerc promet de proposer aux particuliers l’offre de fourniture d’électricité « la moins chère du marché, y compris par rapport à celle des nouveaux arrivants », ajoutant que ces « tarifs d’énergie seront garantis 1 an, et qu’il ne s’agira donc pas d’une offre promotionnelle de lancement. »

« Comme tous les distributeurs d’électricité en France, nous payons les taxes et frais d’acheminement qui sont identiques. Nous sommes cependant en capacité de proposer une offre au meilleur prix, en agissant sur la seule partie du prix laissée à la libre appréciation de chaque fournisseur : les coûts d’approvisionnement et de commercialisation. Autrement dit, nous réduisons nos marges », explique le PDG sur son site.

Selon Europe 1, cette offre sera inférieure de 16 % aux tarifs réglementés offerts par EDF. C’est mieux en effet que les 15 % de ristourne accordés par Casino, via sa filiale CDiscount, depuis son entrée sur le marché de la fourniture d’électricité en novembre dernier. Cela représenterait « environ 200 euros d’économie par an », selon radio. Mais attention : cette ristourne ne devrait pas se voir directement sur la facture mais sera reversée « en bons d’achat dans ses magasins ». « « Les clients porteurs de notre carte fidélité [14,2 millions] bénéficieront de la plus importante réduction avec des remises sous forme de bons d’achat, sachant que tous nos futurs clients profiteront d’un tarif compétitif par rapport à la concurrence », a précisé ce mardi au Figaro Michel-Edouard Leclerc sans dévoiler ses tarifs.

Autre point de vigilance pour le consommateur : « Il est très probable que cette ristourne s’applique sur le tarif au kWh mais pas sur la facture totale : avec les taxes, et les frais liés au réseau de distribution et de transport, la réduction ne sera sans doute que de 12 % au final », souligne Nicolas Mouchnino, chargé de mission énergie et environnement à l’UFC-Que Choisir.

L’expert doute aussi que E. Leclerc soit capable de maintenir ces prix compétitifs dans la durée. « L’offre est garantie un an ; mais après ? On constate généralement que les acteurs entrent sur le marché avec des offres fracassantes mais que ça ne dure pas car ils sont très dépendants de l’évolution du marché de gros qui a tendance à augmenter en ce moment… au désavantage des distributeurs qui ne produisent pas leur propre énergie », note Nicolas Mouchnino.

En quoi consistera l’offre d’électricité « verte » de Energies E.Leclerc ?

Tenir une offre tarifaire hyper concurrentielle avec un label d’électricité « verte », voilà l’autre grande promesse de Michel-Edouard Leclerc qui laisse les experts sceptiques.

« Energies E.Leclerc propose une offre "verte" et compensera donc en achetant un certificat d’électricité "Garantie d’origine" certifiant que chaque KWh d’électricité acheté a été produit à partir d’une source d’énergie renouvelable (hydraulique, éolien et solaire) », assure le PDG sur son site. Mais pour Myriam Maestroni, fondatrice de la plateforme Payermoinscherlenergie.fr citée par Les Echos, « tenir un tel tarif avec exclusivement de l’éolien ou du solaire […] semble impossible », à moins « que l’on considère le nucléaire comme une énergie verte »,

« Aujourd’hui, sur la soixantaine d’offres d’énergie alternatives existantes, la moitié environ sont labellisées "100 % vertes", mais entre la plus chère et la moins chère, on observe 400 euros de différence par an pour un l’utilisation d’un chauffe-eau », constate Nicolas Mouchnino. Pourquoi une telle différence ? « Parce que dans l’état actuel de la réglementation le label "énergie verte" recouvre des stratégies très différentes : les offres les plus chères cumuleront garanties d’origine et l’achat direct à des producteurs d’électricité renouvelable (éolien, solaire ou photovoltaïque), tandis que les moins chères se contenteront de garanties d’origine mais s’approvisionneront sur le marché de gros avec un mix d’énergie classique (nucléaire, fossile, renouvelable, etc.) Et ça le consommateur ne le sait pas et ne peut pas forcément le savoir ».

Le chargé de mission de l’UFC que choisir conseille donc aux consommateurs de comparer les différentes offres avant « de se laisser séduire par une offre mirobolante » mais aussi de les comparer régulièrement après pour s’assurer ce que leur offre est toujours compétitive, « comme pour la téléphonie mobile ».

E.Leclerc peut-il se tailler la part du lion sur le marché des fournisseurs d’énergie alternatifs ?

E.Leclerc a réussi à s’imposer sur le marché des carburants et compte bien doubler la mise en devenant « le fournisseur alternatif de référence » d’électricité. L’objectif affiché par son PDG est clair : recruter « 3 millions de clients d’ici 2025, soit 10 % du marché ».

Réaliste ? « C’est très ambitieux et ça me paraît très difficile en croissance propre », souligne l’UFC-Que Choisir. Et pour cause : selon la Commission de régulation de l’énergie (CRE), sur les 32,4 millions de clients particuliers que compte la France, seulement 6,25 millions de foyers français, soit 19 % de la population, sont désormais en offre dite « de marché » à fin juin, et la quasi-totalité d’entre eux (17,9 %) a choisi un fournisseur alternatif à l’opérateur historique (Engie, Direct Energie, Total Spring…).

Atteindre 10 % de parts de marché semble donc pour le moins compliqué. Mais il est vrai que le nouvel entrant va bénéficier d’une dynamique très favorable : alors qu’en 2015, 28,000 clients quittaient chaque mois le tarif réglementé, ils sont 120.000 chaque mois en 2018, selon l’association de défense des consommateurs UFC-Que Choisir. Tandis que le nombre d’opérateurs est passé d’une dizaine à plus de 20 sur la même période.

Pour mener son opération de conquête, le groupe de distribution peut également compter sur son réseau de grandes surfaces qui constituent un soutien marketing hors norme. « Les grandes surfaces ont accès aux clients régulièrement, c’est ça qui peut changer les choses. Parce que quand on ira voir les gens dans les galeries des hypermarchés en leur disant qu’ils peuvent essayer, certains qui ne l’auraient jamais fait diront "pourquoi pas" », résumait lundi au micro d’Europe 1 le médiateur de l’énergie Jean Gaubert.

Les principaux freins à l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence restent en effet les réticences ou la méconnaissance de beaucoup de clients de leurs droits à changer d’opérateur. « Beaucoup pensent encore que c’est payant ou que cela provoque des coupures d’énergie et craignent de ne pas pouvoir revenir chez EDF s’ils changent d’avis », observe Nicolas Mouchnino. Le groupement E. Leclerc, lui l’assure, « le changement de fournisseur sera gratuit et entièrement géré par "Energies E.Leclerc", et le nouveau service sera opérationnel sous 1 et 3 jours ouvrés pour un changement de fournisseur et sous 10 jours ouvrés pour une première mise en service ». Plus encore qu’un démarchage commercial agressif, c’est sans doute de pédagogie que E. Leclerc aura besoin pour réussir son pari.