L’égalité des chances, un mythe en France? L'énorme influence de l'origine sociale dévoilée par un rapport

HERITAGE Une étude de France Stratégie montre que le diplôme reste très déterminant…

Nicolas Raffin

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Agnès Buzyn et Jean-Michel Blanquer visitent une classe maternelle en mars 2018.
Agnès Buzyn et Jean-Michel Blanquer visitent une classe maternelle en mars 2018. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Une étude de France Stratégie a étudié le niveau de vie de 80.000 personnes âgées de 27 à 44 ans.
  • Plus son origine sociale est modeste, moins l’individu à de chances d’avoir un niveau de vie élevé.
  • Le diplôme et le conjoint ne suffisent pas à effacer toutes les différences.

« La vie est belle, le destin s’en écarte/Personne ne joue avec les mêmes cartes (…) Pourquoi fortune et infortune ? Pourquoi suis-je né les poches vides, pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes ? ». Dans la chanson Nés sous la même étoile sortie en 1997, IAM s’interrogeait à sa manière sur l’existence des inégalités et le sentiment d’injustice qu’elles produisent.

Publiée ce jeudi, une étude de France Stratégie apporte quelques éléments de réponses, dans un registre évidemment moins lyrique que celui des rappeurs marseillais. Sa principale conclusion : la France peine à garantir l’égalité des chances entre les individus d’origine sociale différente. Pour arriver à ce résultat, l’organisme a étudié le niveau de vie* de 80.000 personnes âgées de 27 à 44 ans (génération 1970-1984), en fonction de la profession de leur père.

Le lourd poids de l’origine sociale

Dans une société où l’origine sociale ne jouerait aucun rôle, le classement par niveaux de vie devrait refléter exactement la composition sociale de l’échantillon. Par exemple, dans cette société imaginaire, les enfants d’ouvriers, qui composent 43 % de la génération étudiée, devraient représenter 43 % des individus les plus riches mais aussi 43 % des individus les plus pauvres.

Ce n’est pas du tout ce qui se passe dans la réalité. Au contraire « parmi les 10 % [des 27-44 ans] les plus modestes, plus de la moitié (60 %) sont des enfants d’ouvriers » montre le rapport. Et ils ne représentent que 18 % des plus aisés. A l’inverse, les enfants de cadres supérieurs sont largement surreprésentés dans les tranches les plus élevées du niveau de vie. « L’origine sociale a un effet très discriminant sur l’accès à un niveau de vie élevé, mais aussi sur le risque de faire partie d’un ménage pauvre » note France Stratégie.

Diplôme et couple

Cet énorme effet de l’origine sociale sur le niveau de vie est fortement lié à l’influence du diplôme. Autrement dit, plus on vient d’un milieu modeste, moins on a de chances de faire de longues études et donc d’avoir accès à des rémunérations élevées. « L’inégalité des chances en France est d’abord une inégalité des chances éducatives » affirme l’étude. De quoi donner des arguments à Emmanuel Macron. Le chef de l’État s’est engagé à renforcer l’égalité des chances à l’école, avec notamment la réforme des classes de CP à 12 élèves.

Mais à cela s’ajoute un autre effet : l’homogamie sociale. Pour schématiser, les enfants d’ouvriers se marient avec des enfants d’ouvriers, les enfants de cadres supérieurs avec d’autres enfants de cadres supérieurs. « Le fait que les individus d’origine modeste soient plus souvent en couple avec des personnes de même origine sociale – donc moins diplômées et ayant plus difficilement accès au marché du travail – influe potentiellement sur le revenu total de leur ménage » résume France Stratégie.

Un « marqueur » quasi permanent

Mais même en s’affranchissant de ces « handicaps », l’étude montre que les individus d’origine sociale modeste restent « marqués » par leur milieu. En clair, si l’on prend un enfant d’ouvrier, bac + 5, marié à une institutrice, et un enfant de cadre supérieur, lui aussi bac + 5, lui aussi marié à une autre institutrice, l’enfant avec une origine sociale « aisée » aura quand même un niveau de vie plus élevé.

Selon France Stratégie, plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce résultat : les filières éducatives suivies (un bac + 5 obtenu à l’université ne sera pas aussi bien valorisé que le diplôme d’une grande école), ou encore « l’influence du réseau social » (carnet d’adresses, réseau dans la famille, etc).

« Certains milieux se sentent rejetés »

« Il ne faut pas tomber dans une espèce de fatalisme, nuance Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. L’ascenseur social n’est pas totalement bloqué puisqu’il y a une élévation du niveau des emplois et des qualifications. On le voit notamment avec les BTS (brevet de technicien supérieur), qui sont un vrai outil de promotion sociale ».

En revanche, poursuit-il « il y a toujours une certaine forme de mépris à l’égard des classes populaires. On leur colle une étiquette qu’ils ont du mal à enlever. Si vous n’avez pas le bon costume ou un accent trop prononcé, vous êtes tout de suite dévalorisé. C’est un enjeu très profond et qui peut expliquer les tensions sociales, car certains milieux se sentent rejetés. »

 

*Le niveau de vie intègre l’ensemble des revenus d’un ménage (salaires, revenus tirés du patrimoine, allocations) rapporté au nombre de personnes qui composent le foyer. Il permet donc de tenir compte du « contexte familial » au moment de faire les comparaisons.