Pourquoi les migrants «ne sont pas une charge économique» pour les pays européens, selon une étude du CNRS

Immigration Une étude réalisée par trois économistes français vient démentir certaines idées reçues sur le « coût » supposé des flux migratoires en Europe. L'une de ses auteures répond aux questions de «20 Minutes»...

Alexis Orsini

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Selon le CNRS, le flux de migrants en Europe aurait un impact économique positif.
Selon le CNRS, le flux de migrants en Europe aurait un impact économique positif. — CRISTINA QUICLER / AFP
  • Selon une étude d'économistes français publiée mercredi, l'afflux de migrants en Europe aurait un impact positif sur l'économie.
  • Leur travail porte sur 15 pays d'Europe de l'Ouest, sur une période de 30 ans (1985-2015).
  • Les demandeurs d'asile auraient un impact neutre les premières années, et positif lorsqu'ils deviennent des migrants permanents.

De Matteo Salvini, ministre de l’intérieur italien d’extrême droite lancé dans une croisade anti-bateaux d’ONG de secours aux migrants, à Viktor Orban, le Premier ministre conservateur hongrois partisan de la la pénalisation des ONG aidant les migrants, sans oublier les critiques reçues par la France après la récente crise de l’Aquarius, la question des flux migratoires occupe le premier plan sur la scène politique européenne.

Si l’accueil des migrants divise nombre d’Etats, l’impact économique de tels flux migratoires fait aussi l’objet de nombreux désaccords. En France, en 2013, Marine Le Pen avait notamment avancé un coût économique de l’immigration de 70 milliards d’euros par an – en se basant sur des études intégrant des coûts indirects, contrairement aux méthodes de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Mais selon une étude de trois économistes français du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’université de Clermont-Auvergne et de Paris-Nanterre, publiée mercredi dans la revue Science advances, loin de représenter un « fardeau » pour les économies européennes, les flux de migration auraient au contraire un impact positif. Explications avec l’une de ses auteures.

L'augmentation du flux de migrants permanents...

  • ... diminue le taux de chômage

Le travail des trois économistes - Hippolyte d’Albis, Ekrame Boubtane et Dramane Coulibaly - repose sur les données Eurostat et OCDE de 15 pays d’Europe de l’Ouest : Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Irlande, Islande, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni et Suède. Celles-ci recouvrent une période de 30 ans, de 1985 à 2015.

L’étude du CNRS diffère des précédentes études sur le sujet car elle ne repose pas sur une hypothèse de base, comme l’explique Ekrame Boubtane, enseignant-chercheur de l'Université Clermont-Auvergne au Centre d'études et de recherches sur le développement international: « Le modèle que nous estimons est a-théorique, il s’agit du modèle introduit par Sims, qui laisse parler les données : il permet d'évaluer les effets économiques sans imposer d’importantes restrictions théoriques. Nous n'avons pas besoin, pour estimer ce modèle, de faire des hypothèses sur les liens entre les flux migratoires et les variables économiques. »

En se basant uniquement sur les données de l’OCDE et d’Eurostat, les trois économistes ont ainsi pu constater « une diminution du taux de chômage moyen de 0,12 point de pourcentage en moyenne pour les 15 pays d'Europe de l'Ouest l’année du choc [qui se traduit par une augmentation du flux de migrants permanents] ». « Et l’effet est significatif jusqu’à trois ans après » précise Ekrame Boubtane.

  • ... augmente le PIB par habitant

L’impact positif de ces flux de migration sur les économies européennes se ressent aussi sur un autre critère : le PIB par habitant. « Cet agrégat permet d’évaluer le niveau de vie matériel moyen. L'année du choc, on observe une augmentation importante du PIB/habitant de 0,17 %. L'impact est significatif pendant 4 ans après le choc », explique l’économiste.

Ce phénomène a notamment pu être observé en 2007, l’année de l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’Union européenne. Ekrame Boubtane détaille ainsi : « Cela a entraîné une augmentation des flux de migration en Europe, qui ont pu se traduire par une augmentation du PIB par habitant pendant plusieurs années. C’est un choc temporaire. »

« Une des explications que nous pouvons avancer, c’est que les migrants sont en moyenne plus jeunes que les résidents [de ces pays] : ils contribuent donc aux financements des dépenses sociales, notamment les retraites » ajoute-t-elle.

Autre facteur envisagé : la migration familiale. « Lorsque les migrants s'installent en famille dans un pays, ils sont susceptibles d'avoir plus de dépenses de consommation que les résidents. C’est ce qu’on a montré dans une autre étude portant uniquement sur la France » indique l’économiste.

En outre, les dépenses publiques supplémentaires entraînées par cette augmentation du flux de migrants permanents s'avèrent au final bénéfiques, d’après Ekrame Boubtane : « Ces dépenses augmentent mais elles sont plus que compensées par l’augmentation des recettes fiscales : l’année du choc, on est sur une amélioration du solde budgétaire de 0,11 point de pourcentage du PIB ».

L'Aquarius, symbole des désaccords européens sur l'accueil des migrants.
L'Aquarius, symbole des désaccords européens sur l'accueil des migrants. - PAU BARRENA / AFP

Les demandeurs d'asile...

  • - n'ont pas d'impact économique négatif

L’étude, qui distingue bien, dans ses résultats, les migrants permanents et les demandeurs d’asile (qui ne sont pas assurés d’obtenir un droit de séjour permanent au terme de la procédure), montre en outre que ces derniers n’ont pas d’impact économique négatif.

Ekrame Boubtane explique : « Leur arrivée n’a pas d’effet immédiat sur l’économie, l’effet est significatif cinq ans après le choc… et avec des effets positifs. L’une des explications possibles, c’est que les demandeurs d’asile rentrent plus tardivement sur le marché du travail car ils ne sont généralement pas autorisés tandis que leur demande d'asile est en cours d'instruction. Leur impact semble positif lorsqu'ils obtiennent le statut de résident permanent. »

  • ... ne sont pas une charge économique

Partageant l’avis de ses deux co-auteurs, Ekrame Boubtane estime enfin : « Nos résultats indiquent que les flux migratoires ne sont pas une charge économique sur la période étudiée. En moyenne, pour les 15 pays européens considérés, nous identifions des effets positifs des flux migratoires. » Dans son communiqué, le CNRS estime en outre que « la crise migratoire en cours [...] pourrait être une opportunité économique » pour les pays européens.

Les trois économistes appellent donc à réorienter la nature des discussions en cours en Europe : « On pense que le débat ne devrait pas se focaliser sur le coût économique des flux migratoires. Il faut donc le recentrer sur des questions politiques et diplomatiques. »