Grande distribution: Oxfam dénonce des inégalités à la chaîne entre agriculteurs du Sud et supermarchés du Nord

INEGALITES Le débat sur la répartition des richesses entre agriculteurs et grandes surfaces fait rage en France. Dans un rapport publié ce jeudi, Oxfam élargit la discussion en pointant des inégalités plus grandes encore entre paysans du Sud et supermarchés du nord…  

Fabrice Pouliquen

— 

Une cliente dans un rayon de supermarché (Illustration).
Une cliente dans un rayon de supermarché (Illustration). — CHAMUSSY/SIPA
  • L’ONG a analysé l’évolution sur vingt ans des prix payés aux agriculteurs par la grande distribution sur un panel de douze produits de consommation courante. Produits dans le Sud, mais vendus par des chaînes de distribution du Nord.
  • En 2015, sur ces douze produits, les producteurs ne captaient que 6,5 % du prix final payés par le consommateur quand les grandes surfaces en récupéraient 48,3 %. Et, en vingt ans, le rapport de force s’est encore déséquilibré.
  • Oxfam veut exiger des entreprises qu’elles s’abstiennent de rétribuer les actionnaires par le biais des dividendes tant qu’elles n’ont pas pris de mesures pour assurer un revenu décent à la main-d’œuvre et aux producteurs auprès desquels elles se fournissent.

Quarante-huit centimes d’euros. Telle était la part reversée à l’ouvrier vietnamien sur un kilo de crevettes vendu 15,68 euros en France en 2015. Des exemples de ce type, Oxfam en donne à la pelle dans son rapport paru ce jeudi intitulé « Derrière le code-barres : des inégalités en chaînes ».

En France, la thématique est brûlante : la répartition des richesses entre producteurs, intermédiaires et grande distribution était au cœur des Etats généraux de l’alimentation qui se sont déroulés de juillet à décembre 2017 et qui ont débouché sur un projet de loi toujours en cours d’examen.

Loin d’être qu’un problème franco-français

Mais le débat n’est pas que franco-français, veut montrer Oxfam. Dans son rapport, l’ONG a analysé l’évolution sur vingt ans des prix payés aux agriculteurs par la grande distribution sur un panel de douze produits de consommation courante. « Il y a deux jours, l’ Observatoire des prix et des marges a publié une étude similaire mais portant sur des rapports nord-nord, précise Pauline Leclère, porte-parole d’Oxfam France. Pour notre part, nous nous sommes penchés sur des biens de consommation produits dans des pays en voie de développement et vendus par des chaînes de supermarché du Nord. » A savoir du jus d’orange du Brésil, du cacao de Côte d’Ivoire, des crevettes du Vietnam, des tomates du Maroc, des bananes d’Equateur, des avocats du Pérou, du riz de Thaïlande, du café de Colombie, des haricots verts du Kenya, du thé d’Inde et du thon en conserve de Thaïlande…

Graphique tiré du rapport Derrière le code-barres : des inégalités en chaînes.
Graphique tiré du rapport Derrière le code-barres : des inégalités en chaînes. - / Oxfam

En 1998, point de départ de l’enquête Oxfam, le rapport de force était déjà très déséquilibré. Les producteurs de ces douze produits ne captaient en moyenne que 8,8 % du prix final payé par le consommateur. Les grandes surfaces, elles, récoltaient 43,5 % de cette somme et les intermédiaires (grandes marques, négociants) tout autant. Vingt ans plus tard, la situation s’est détériorée encore. « La part touchée par les paysans et travailleurs a baissé de 26 % si bien qu’ils ne récupéraient en 2015 que 6,5 % du prix final payés par le consommateur, indique Pauline Leclère. Les supermarchés, eux, ont vu leur part grimper de 11 % et accaparent désormais 48,3 % du prix final payé par le consommateur. »

Augmentation des dividendes et concentration des acteurs

L’Oxfam avance deux causes principales pour expliquer cette dégringolade. D’abord, l’accumulation des récompenses financières (salaires des dirigeants et dividendes) au sein des groupes de grande distribution. « Les huit premières grandes surfaces au monde cotées en Bourse ont réalisé quelque 1 000 milliards de dollars de vente en 2016 et près de 22 milliards de bénéfices, rappelle l’ONG. Au lieu de réinvestir dans leurs fournisseurs, elles ont reversé la même année plus de 15 milliards de dollars de dividendes à leurs actionnaires. »

Surtout, Oxfam dénonce la concentration croissante dans le secteur de la grande distribution. « Une poignée de géants dominent la vente de produits alimentaires ce qui, forcément, leur donne beaucoup de puissance, notamment lors de la négociation des tarifs d’achat », déplore Pauline Leclère. Dans l’Union européenne, dix supermarchés seulement sont à l’origine de plus de la moitié de la totalité des ventes alimentaires de détail, rappelle le rapport.

Du mieux dans les pays qui ont une législation plus forte ?

Il faut ajouter à cela d’autres variables qui peuvent encore rogner sur la rémunération des paysans et travailleurs. Un droit du travail très rudimentaire, par exemple, dans certains pays pris en compte dans l’étude. Pour quatre des douze produits – le jus d’orange brésilien, les crevettes vietnamiennes, les haricots verts kényans, le thé indien –, la part du prix final à la consommation revenant aux paysans et aux travailleurs tombaient sous les 5 %. Pour les deux derniers produits cités, les revenus moyens de ces producteurs n’atteignaient pas la moitié du minimum nécessaire pour assurer un niveau de vie élémentaire.

« A l’inverse, en vingt ans, la situation s’est légèrement améliorée pour les producteurs de cacao en Côte d’Ivoire, après l’instauration d’une législation les protégeant mieux », raconte Pauline Leclère. Plus généralement, Oxfam constate que dans les pays où l’État est intervenu pour fixer un prix minimum pour les produits agricoles de base, la part des prix à la consommation versée aux agriculteurs est à peu près deux fois supérieure à celle versée à ceux qui ne reçoivent pas de soutien. De même que dans les pays qui ont instauré un salaire minimum vital, les revenus des travailleurs sont bien plus proches des seuils du salaire minimum vital.

Quelques centimes de plus qui pourraient changer la donne

C’est alors l’une des préconisations du rapport : pousser les Etats dans les pays producteurs à renforcer les droits des travailleurs. Mais Oxfam cible surtout dans ses demandes les acteurs de la grande distribution. « Nous proposons notamment d’exiger des entreprises qu’elles s’abstiennent de rétribuer les actionnaires par le biais des dividendes tant qu’elles n’ont pas pris de mesures pour assurer un revenu décent à la main-d’œuvre et aux producteurs de leurs principales chaînes d’approvisionnement », indique Pauline Leclère.

L’effort demandé à ces grands groupes est bien souvent minime. « Par exemple, pour un kilo de jus d’orange du Brésil, vendu 1,27 euro dans un supermarché français, il suffirait de reverser au producteur brésilien cinq centimes de plus aux sept centimes qu’il touche déjà pour lui garantir un salaire décent », illustre le rapport.

>> Lire aussi: Et si le salut des agriculteurs était entre les mains des consommateurs?