La hausse des prix dans l’alimentation va-t-elle vraiment bénéficier aux agriculteurs?

AGRICULTURE L’utilité du relèvement du « seuil de revente à perte » (SRP) est questionnée…

Nicolas Raffin

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Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture visite La Louve, le premier supermarché coopératif et participatif de Paris dans le 18e arrondissement.
Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture visite La Louve, le premier supermarché coopératif et participatif de Paris dans le 18e arrondissement. — CHAMUSSY/SIPA
  • Le projet de loi issu des Etats généraux de l’Alimentation arrive mardi en séance publique à l’Assemblée.
  • Le relèvement de 10% du SRP ne fait pas l’unanimité.
  • Certains spécialistes préconisent un gel des ouvertures de grandes surfaces.

A qui va vraiment profiter le relèvement du « seuil de revente à perte » (SRP) ? Le débat avait déjà animé les États généraux de l’Alimentation l’année dernière. Il risque désormais d’enflammer l’Assemblée nationale cette semaine, avec l’arrivée du projet de loi en séance publique.

Pour rappel, le SRP représente le prix minimum auquel les distributeurs (Carrefour, Leclerc, Système U, etc) peuvent vendre un produit. Le projet de loi prévoit de relever ce seuil de 10 %. Par exemple, si une enseigne de la grande distribution achète un produit 100 euros à un producteur ou à un industriel, elle sera obligée de le vendre 110 euros minimum.

Une étude qui arrive à point nommé

Dans l’esprit du gouvernement, l’augmentation du SRP doit bénéficier avant tout aux producteurs. « Si demain nous relevons le SRP (…) il faut d’abord s’assurer à ce que le relèvement du seuil retourne dans la poche des agriculteurs » expliquait Stéphane Travert le 8 octobre sur France 3. A l’époque, le patron des centres Leclerc, Michel-Edouard Leclerc, affirmait que la mesure allait conduire à une hausse massive des prix pour le consommateur, sans que cela ne profite aux producteurs.

Depuis, le chef d’entreprise ne lâche pas l’affaire. Il a en effet commandé une étude sur le sujet qui a été publiée cette semaine… juste avant les débats au Palais-Bourbon. L’analyse, pilotée par Marie-Laure Allain, directrice de recherche au CNRS et enseignante à Polytechnique, est sans appel.

Tous perdants ?

« La loi (…) aura pour double effet d’augmenter le prix de revente de certaines denrées alimentaires, réduisant ainsi directement le pouvoir d’achat des consommateurs, et de baisser le prix d’achat de certains produits, réduisant ainsi directement la marge des fournisseurs, et notamment des agriculteurs » affirme le document.

En résumé, les auteurs de l’étude, qui se sont appuyés sur des données fournies par Leclerc, estiment que le relèvement du SRP ne sera bénéfique ni pour les consommateurs (ce qui n’était de toute façon pas l’objectif), ni pour les producteurs. L’analyse vient donc contrarier l’argumentaire déployé par le ministère de l’Agriculture sur le sujet.

Le ministre contre-attaque

Face à cette offensive, Stéphane Travert ne devrait pas manquer de contre-attaquer devant les députés. Fin mars, il accusait d’ailleurs Leclerc « d’enfumage » sur le SRP dans une interview accordée à l’Opinion. « La hausse du seuil de revente à perte de 10 % ne s’appliquera de fait qu’aux produits en tête de gondole, soit 7 % de l’offre en grande surface » rappelait le ministre.

Il estimait aussi que la hausse du prix pour le consommateur ne serait que de « 50 centimes sur un panier moyen [de produits alimentaires] ». Pour l’exécutif, cette hausse limitée des prix, en même temps que l’encadrement des promotions, permettra aux distributeurs d’améliorer leurs marges et donc d’être plus généreux avec les agriculteurs et les PME au moment des négociations.

Arrêter d’ouvrir des magasins ?

« Le relèvement du SRP est purement politique, ça ne réglera pas le problème économique » nuance Olivier Dauvers, spécialiste de la grande distribution. « Si on veut mettre fin à la guerre des prix, il faut voir d’où elle vient. Aujourd’hui, vous avez de plus en plus de grandes surfaces qui sont créées, alors que dans le même temps, la consommation stagne. Pour attirer les clients et éviter qu’ils n’aillent à la concurrence, les magasins sont obligés de jouer sur les prix ».

Comme d’autres experts du secteur, il milite donc pour un « gel » des ouvertures de magasins. « C’est la seule mesure qui mettrait un peu de paix dans la filière » estime-t-il. Une proposition choc qui est absente – pour l’instant – du projet de loi.

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