Comment mieux détecter les petites sommes qui financent le terrorisme?

RENSEIGNEMENT Emmanuel Macron a fait de la lutte contre le terrorisme l’une de ses priorités…

Nicolas Raffin

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Des billets de banque (Illustration).
Des billets de banque (Illustration). — FRANCK LODI/SIPA
  • Une grande conférence contre le financement du terrorisme se tient à Paris mercredi et jeudi.
  • Les attaques en Europe ont montré que les terroristes n’avaient pas besoin de grandes sommes d’argent.
  • Les experts insistent sur la nécessité d’affiner le renseignement financier.

« No money for terror » (Pas d’argent pour le terrorisme). Voilà le slogan de la « conférence de lutte contre le financement de Daesh et Al-Qaïda » qui démarre ce mercredi à Paris, et qui se conclura jeudi par un discours d’Emmanuel Macron. Des centaines d’experts et des représentants de 72 États sont attendus pour échanger et partager leurs bonnes pratiques. Si la question du financement du terrorisme est complexe, les experts interrogés par 20 Minutes sont d’accord sur un point : il faut développer le renseignement financier, en particulier la surveillance des « petites » sommes (en dessous d’un millier d’euros).

« Quand on parle de petites cellules, leurs sources de financement peuvent être dans certains cas des revenus légitimes, explique Olivier Kraft, chercheur au Royal United Services Institute. Un terroriste peut utiliser son salaire ou des prêts pour financer un attentat ». Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et auteur de Dr Saoud et Mister Djihad : la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite poursuit : « La difficulté, c’est que l’argent du terrorisme, c’est parfois de l’argent propre qui ne devient sale que lorsqu’on découvre le destinataire final. »

Renseignement informatique et humain

D’où l’intérêt de ne négliger aucune information. « L’objectif, c’est de détecter ce qui va être anormal, ce qui est un marqueur, pour pouvoir lutter contre le passage à l’acte » décrypte un expert de Bercy. Loïc Kervran, député LREM membre de la commission de la défense nationale, donne un exemple : « Une personne qui va clôturer son livret d’épargne, avant d’acheter un billet d’avion pour la Turquie [point de passage des djihadistes vers la Syrie] via la Roumanie, pourra faire l’objet d’un signalement. »

Cette surveillance peut fonctionner de manière automatique, via un logiciel qui détecte les mouvements « suspects ». Mais le « renseignement » humain a aussi son importance : « Le comportement du client en agence bancaire peut donner des informations, poursuit Loïc Kervran. Notamment s’il change brusquement sa façon de se vêtir ou s’il refuse d’un coup de serrer la main aux femmes. »

Des mesures existantes

Pour Olivier Kraft, la lutte contre le terrorisme dit « low-cost » suppose aussi un changement de perspective de la part des politiques. « Le succès de la lutte contre le financement du terrorisme ne doit pas être jugé uniquement du point de vue de l’arrêt des flux, prévient-il. Dans ce contexte de petites cellules terroristes, il ne faut pas s’en tenir à la prévention des transactions ».

Les mesures prises en France ces dernières années visaient en effet à tarir les sources possibles de financement des terroristes : abaissement du seuil maximal de paiement en liquide (de 3 000 euros à 1 000 euros) et signalement automatique à Tracfin (la cellule de Bercy spécialisée dans la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme) en cas de dépôt ou retrait d’espèces anormalement élevé.

La semaine dernière, le Parlement européen a également mis à jour sa directive sur le sujet, en durcissant notamment le contrôle des cartes de téléphones prépayées. La conférence de Paris devrait également aborder la question du financement participatif : les cagnottes en lignes peuvent ainsi être un moyen de collecter de l’argent rapidement, sous couvert d’un faux projet.

Une gestion au cas par cas

Selon Pierre Conesa, il faut aller encore plus loin. « Il faut un dialogue franc et clair avec les autorités musulmanes sur la gestion des mosquées, juge-t-il. Il faut que l’aumône soit versée à des ONG labellisées. Le détournement des crédits à la consommation [le terroriste de l’Hyper Cacher, Amédy Coulibaly, avait contracté un prêt quelques semaines avant son passage à l’acte] est un autre moyen qu’il faut réguler ».

Un durcissement qui peut avoir des effets négatifs. « Vous avez des ONG qui travaillent dans des pays à haut risque [Irak, Afghanistan], et qui ont du mal à financer leurs opérations, rappelle Olivier Kraft. Dans ce cas, la lutte contre le financement du terrorisme peut empêcher la reconstruction du pays… qui sert elle-même à lutter contre le terrorisme. » Un exemple qui montre que cette lutte relève plutôt du cas par cas que d’une seule approche globale.