Réforme de la SNCF: « Il y a trop de monde dans les bureaux, et pas assez sur le terrain»

VOUS TÉMOIGNEZ Les cheminots ne cachent pas leur exaspération devant certains clichés…

Nicolas Raffin

— 

Un TGV sur la ligne à grande vitesse Atlantique.
Un TGV sur la ligne à grande vitesse Atlantique. — Mario Fourmy/SIPA
  • Le gouvernement présente mercredi un projet de loi d’habilitation pour réformer la SNCF par ordonnances.
  • 20 Minutes a recueilli les témoignages des cheminots sur cette réforme.
  • Statut, horaires, retraites : les avis sont loin d’être unanimes parmi les agents.

Les salariés de la SNCF vont bientôt en savoir un peu plus sur leur avenir. Ce mercredi, la ministre des Transports Elisabeth Borne dévoile le projet de loi qui va permettre au gouvernement de légiférer par ordonnances pour réformer l’entreprise ferroviaire. Les principales pistes sont déjà connues : fin du statut de cheminot pour les nouvelles recrues, transformation de la SNCF en société à capitaux publics (comme La Poste en 2010)…le tout pour préparer l’ouverture à la concurrence du secteur.

>> Lire aussi : Une semaine décisive pour la SNCF ?

Alors que les syndicats se réunissent jeudi pour décider d’une grève qui semble très probable, les salariés de la SNCF prennent la parole. Qu’ils travaillent dans les gares, à bord des trains, ou sur les voies, ils sont nombreux à avoir témoigné auprès de 20 Minutes pour raconter leur quotidien et dire leurs craintes – et parfois leurs espoirs – suscités par la réforme qui s’annonce.

« Ce rythme m’a déjà coûté une séparation »

Beaucoup veulent commencer par remettre les choses au clair. Pour Bruno*, entré en 1981 dans l’entreprise, les conditions de travail des cheminots sont loin d’être celles de « privilégiés ». « A 50 ans passés, je suis toujours en horaires décalés, explique cet agent de circulation installé à Bayonne. Je suis en poste de 4h30 à 12h30 pendant quatre jours, j’ai deux jours de repos, et j’enchaîne avec quatre jours de nuit (20h30 – 4h30). Je passe Noël en famille tous les quatre ou cinq ans seulement, les gens ne le savent peut-être pas ». Le tout pour un salaire de 2300 euros bruts par mois, « après 37 ans de carrière ».

« Je travaille tous les week-ends de mars, poursuit Julien, contrôleur dans les trains OuiGo. J’aimerai bien savoir si beaucoup de gens sont prêts à se lever un dimanche matin à 4h pour aller au boulot. Je suis célibataire : ce rythme m’a déjà coûté une séparation, parce qu’on ne se voyait jamais ».

« Quand il faut payer les études des enfants, vous êtes bien obligés de rester »

D’autres agents de la SNCF insistent également sur les conditions de départ à la retraite. Normalement, les conducteurs peuvent partir à 52 ans, et les autres agents à 57 ans. Mais la réalité est parfois bien différente. « Je devrai partir à 64 ans et demi pour bénéficier d’une retraite à taux plein, indique François, qui travaille dans un poste d’aiguillage. ».

De fait, depuis la réforme de 2008, les agents SNCF nés après 1973 devront cotiser 43 ans pour avoir leur retraite complète. « Celui qui n’a pas besoin d’argent peut partir à 55 ou 57 ans, juge Bruno. Mais quand il faut payer les études des enfants, vous êtes bien obligés de rester jusqu’au bout. »

Le statut, à garder ou à jeter ?

Le fameux statut des cheminots est aussi évoqué à de nombreuses reprises dans les témoignages recueillis par 20 Minutes. Pour Aurélie, agent commerciale dans les Hauts-de-France, « supprimer le statut ne résoudra pas les problèmes de l’entreprise. Je pense même que cela risque de diviser les salariés, entre ceux qui auront le statut, et ceux qui ne l’auront pas ».

>> Lire aussi : Faut-il vraiment réformer le statut de cheminot ?

« Le statut est un garde-fou contre la précarité, mais cela ne fait pas de nous des nantis, poursuit Christophe, cadre à la SNCF. Être lié toute sa carrière à une même entreprise, c’est une situation qui ne convient pas forcément à tout le monde. » Vincent, qui est également cadre mais sans avoir le statut, juge que celui-ci « n’a plus sa raison d’être dans un contexte où le service public peut être fourni par des entreprises de droit privé ». Julien propose une voie médiane : « A la SNCF, il y a trop de monde dans les bureaux, et pas assez sur le terrain. Le statut devrait être réservé à ceux qui ont des conditions de travail pénibles ».

« Tout se paye ! »

Cette pluralité d’opinions se retrouve aussi lorsqu’on aborde le futur de la SNCF. « Je ne suis pas opposé à la réforme, affirme Sébastien, contrôleur depuis 10 ans. Mais ceux qui réclament l’ouverture à la concurrence sont parfois les mêmes qui s’insurgent lorsqu’il faut payer 50 centimes pour utiliser les toilettes en gare. C’est la base même du privé, tout se paye ! ».

« Qui est responsable de la dette de la SNCF, s’interroge Christophe, quand on construit des gares TGV au milieu des champs, sans liaison directe avec le réseau TER ? Cette réforme n’a pas de sens économique, uniquement des raisons politiques ». Inquiets ou impatients, les cheminots seront bientôt fixés sur leur sort : après le projet de loi présenté ce mercredi, Guillaume Pépy, le patron de la SNCF, présentera jeudi son « plan stratégique » pour réorganiser l’entreprise.

 

*Certains prénoms ont été changés à la demande des intéressés.