«C’est vraiment sidérant»... La réforme de l'apprentissage sera-t-elle vraiment efficace?

INTERVIEW Bertrand Martinot regrette l’absence de débat sur la concurrence entre CFA et lycées professionnels…

Propos recueillis par Nicolas Raffin

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La ministre du travail Muriel Pénicaud (à droite) en visite à l'aerocampus de Latresne (Nouvelle-Aquitaine) en décembre 2017.
La ministre du travail Muriel Pénicaud (à droite) en visite à l'aerocampus de Latresne (Nouvelle-Aquitaine) en décembre 2017. — UGO AMEZ/SIPA
  • Un rapport devant servir de base à un futur projet de loi sur l’apprentissage est rendu mardi.
  • Les débats sont vifs entre les régions et le Medef, sur la question de la gouvernance.
  • La polémique occulte le vrai débat, estime un économiste.

La concertation sur la réforme de l'apprentissage se termine dans un climat tendu. Alors qu’un rapport issu de ces discussions doit être présenté ce mardi, les régions et le Medef s’opposent sur une question importante : à qui doit revenir le pilotage du système ? Pour l’instant, les régions ont la main sur l’apprentissage, notamment en ce qui concerne les ouvertures de centres de formation d’apprentis (CFA), mais l’organisation patronale aimerait bien en prendre le contrôle.

Ce point de blocage agace fortement la ministre du Travail. Le 23 janvier dernier, Muriel Pénicaud estimait qu’il s’agissait d’une « posture de négociation », assurant que « les trucs d’arrière-boutique, de cuisine, on va les traiter ». En attendant de voir l’arbitrage qui sera rendu, Bertrand Martinot, économiste spécialiste de l’emploi et directeur général adjoint de services à la région Île-de-France, déplore que les acteurs s’enferment dans ce débat qui ne résout pas les problèmes de fond de l’apprentissage en France.

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Pourquoi le Medef tient-il autant à prendre le contrôle de l’apprentissage ?

Au sein du Medef, tout le monde ne partage pas cette position. D’un côté, vous avez les branches professionnelles « riches », qui collecteraient énormément de taxe d’apprentissage si elles obtenaient la gouvernance : typiquement il s’agit de l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie).

Aujourd’hui elle paye beaucoup de taxes et elle est « perdante », car il y a très peu d’apprentis dans sa branche. De l’autre côté, vous avez les petites branches, comme l’artisanat ou le commerce. Ce sont les principaux consommateurs d’apprentis, et ils payent peu de taxes. Un changement de système pourrait les handicaper.

Le pilotage actuel de l’apprentissage par les régions est-il défaillant ?

Aucune étude n’a été produite sur le sujet. En général, quand l’État lance une réforme, vous avez toujours un rapport qui explique ce qu’il faut faire. Là il n’y a rien, il n’y a pas de doctrine : le seul mot d’ordre, c’est « mettre l’entreprise au centre », mais ça ne veut pas dire grand-chose.

Regardez le financement par exemple. Pour l’instant, le contrat d’apprentissage dans les CFA coûte 8000 euros par an. Il est payé par la taxe d’apprentissage et la contribution des régions. Si demain, la branche professionnelle reprend la main et décide de donner seulement 7000 euros par contrat, que se passera-t-il ? Comment feront les CFA s’ils n’arrivent plus à trouver les fonds nécessaires ? Ce sont des questions pour l’instant sans réponses.

La question de la gouvernance de l’apprentissage est-elle essentielle ?

Le gouvernement a pris le problème de l’apprentissage du côté de la tuyauterie, et ce n’est pas le fond du sujet. Les vrais problèmes aujourd’hui, c’est d’abord que l’Education nationale n’oriente pas assez vers l’apprentissage, et ensuite que les lycées professionnels sont en concurrence avec les CFA.

Ils sont installés sur les mêmes territoires, ils forment aux mêmes diplômes, mais avec une façon d’enseigner très différente. Au lieu de réfléchir à l’articulation entre ces deux types d’établissements, on débat du pilotage. C’est vraiment sidérant.