Négociations tendues, charte piétinée… La guerre des prix continue dans l'alimentation malgré les demandes de Macron

DISTRIBUTION Plusieurs acteurs de la filière estiment que la guerre des prix se poursuit...

Nicolas Raffin

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Illustration d'un rayon fruits et légumes dans un supermarché.
Illustration d'un rayon fruits et légumes dans un supermarché. — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Le projet de loi issu des Etats généraux de l’alimentation doit être présenté mercredi 31 janvier en Conseil des ministres.
  • Il doit permettre une meilleure rémunération des producteurs.
  • Les agriculteurs et les industriels jugent que les distributeurs ne respectent pas la charte visant notamment à mieux encadrer les négociations commerciales.

Les éleveurs et les agriculteurs en souffrance verront-ils leurs revenus augmenter un jour ? Le 12 octobre dernier, Emmanuel Macron demandait à la grande distribution et aux industriels de modifier leurs pratiques de négociations commerciales, pour « mettre fin à cette guerre de prix », qui pénalise les producteurs. Ces négociations commerciales opposent chaque année des milliers de producteurs et des PME de l'agro-alimentaire d'une part, et les quatre centrales d'achat des enseignes d'autre part. 

Trois mois plus tard, le compte n’y est pas : « les informations remontées du terrain font état de demandes de déflation (baisses de prix) très fortes » explique le ministre de l'Agriculture Stéphane Travert le 19 janvier, après la réunion d’un comité de suivi.

Même constat du côté d'Emmanuel Macron lors de ses voeux aux agriculteurs jeudi dernier : « Est-ce que [la charte] est respectée, je n'ai pas le sentiment aujourd'hui. Les bruits que j'entends ne sont pas encourageants » a reconnu le chef de l'Etat. Cette fameuse charte signée par les principaux acteurs de la filière en novembre 2017 devait conduire à un changement des pratiques.

« Digne d’une garde à vue »

Pourtant, rien ne semble avoir changé dans les « box » de négociations. Ces bureaux où se retrouvent acheteurs (les négociateurs de Leclerc, Auchan, Carrefour, etc) et vendeurs (les PME ou gros industriels de l’agro-alimentaire) sont parfois le théâtre d’une véritable guerre psychologique, comme le racontait une enquête de France Inter en 2016. « Certains comportements [des acheteurs] sont dignes d’une garde à vue », affirme à 20 Minutes Valérie Weil-Lancry, directrice juridique en charge des relations commerciales à l’Ania (Association nationale des industries alimentaires).

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« Cette année, c’est encore plus difficile et irrationnel que les années précédentes, poursuit-elle. Certains industriels nous ont rapporté qu’on leur avait demandé de baisser leurs tarifs, avant même qu’ils puissent les présenter ! ». Olivier Mevel, enseignant-chercheur à l’université de Bretagne-Loire et spécialiste de l’agro-alimentaire n’est pas surpris par ces comportements : « Cela fait 40 ans que ça dure et ça montre bien que lorsqu’on fait signer une charte d’engagement à des gens [les distributeurs] qui sont en position de force, ça ne sert à rien ».

« Il faut leur laisser un petit peu de temps »

Les grandes enseignes se voient donc accusées de piétiner les beaux principes mis en avant à la fin des Etats généraux de l’alimentation, censés déboucher sur une meilleure rémunération des producteurs. « Les fournisseurs disent que certains distributeurs n’ont peut-être pas intégré l’état d’esprit des Etats généraux », reconnaît un porte-parole de Système U, avant de se montrer très diplomatique envers ses concurrents : « Il faut leur laisser un petit peu de temps pour intégrer les nouvelles pratiques et faire un bilan à la fin des négociations », qui s’achèvent dans un mois.

De son côté, la fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui regroupe plusieurs grandes enseignes (dont Carrefour et Auchan), rétorque que les industriels se servent abusivement de la charte. « C’est un prétexte pour obtenir des hausses qui ne correspondent pas à l’évolution des prix des matières premières » jugeait Jacques Creyssel, le délégué général de la FCD, à la sortie de la réunion du 19 janvier.

« Il faut des sanctions fortes »

Face à cette partie de poker menteur, les éleveurs et les producteurs attendent beaucoup de la nouvelle loi pour assainir les pratiques. « Il faut une législation qui soit très dure, lance Patrick Bénézit, secrétaire général adjoint de la FNSEA. Il faut que les textes soient très clairs, qu’ils ne puissent pas être contournés, qu’il y ait des contrôles et des sanctions fortes. »

Le projet de loi, qui sera présenté le 31 janvier en Conseil des ministres, contient plusieurs avancées. Une mesure satisfait particulièrement les agriculteurs : les futurs contrats signés avec les industriels devront tenir compte de leurs coûts de production, pour leur permettre de dégager des revenus supplémentaires. Les autres grandes mesures - le relèvement du seuil de revente à perte (SRP) et l’encadrement des promotions - ne font pas l’unanimité auprès des acteurs.

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« Cette loi ne permettra pas de changer le rapport de force »

Ce paquet législatif sera-t-il suffisant pour améliorer les comportements lors des négociations commerciales ? Olivier Mevel en doute : « Cette loi ne permettra pas de changer le rapport de force qui est aujourd’hui en faveur des distributeurs. Si on veut vraiment changer la manière dont les prix sont déterminés, il faut que la loi les oblige à construire des démarches partenaires avec les industriels et les éleveurs. »