Les boulettes de la Société générale

DECRYPTAGE Quatre spécialistes ont analysé pour 20minutes.fr les incohérences du scénario présenté par la banque...

Propos recueillis par Angeline Benoit

— 

Le PDG de la Société Générale, Daniel Bouton, sur la sellette, a finalement été maintenu à son poste mercredi lors d'un conseil d'administration qui a mis en place un "comité spécial", dont ne fait pas partie M. Bouton, pour gérer la crise provoquée par l'affaire du trader.
Le PDG de la Société Générale, Daniel Bouton, sur la sellette, a finalement été maintenu à son poste mercredi lors d'un conseil d'administration qui a mis en place un "comité spécial", dont ne fait pas partie M. Bouton, pour gérer la crise provoquée par l'affaire du trader. — Joël Saget AFP/Archives

Depuis dimanche, la Société générale ne répond plus. Pourtant, sa version de l’affaire Kerviel est de plus en plus critiquée. Quatre spécialistes – un expert des produits financiers, un banquier, un investisseur et un spécialiste de l’affaire Barings - ont décrypté pour 20minutes.fr les incohérences du scénario présenté par la banque pour décrire la spéculation d’un de ses traders, qui a entraîné une perte de 4,9 milliards d’euros, plus que ses bénéfices pour toute l’année 2007.

«Le risque ne pouvait pas être nul, comme le prétend la SG»
Elyes Jouini, responsable de l’institut de la finance à l’Université Paris-Dauphine

«Quand on écoute la Société générale, les placements qu’elle impute à Jérôme Kerviel paraissent étonnants. Avec les fausses opérations effectuées par Kerviel pour couvrir ses placements, elle affirme que le risque semblait nul. Mais en investissant sur des marchés aussi différents, avec des instruments aussi nombreux, le risque final ne pouvait pas être négligeable. De plus, les placements censés couvrir le risque portaient tous sur des opérations où il y a moins de contrôles et de preuves, en dehors des marchés cotés. Cela aurait dû alerter».

«La pression est forte dans les salles de marché»

Alain Sueur, Auteur des Outils de la stratégie boursière (Editions Eyrolles, 2007)

«Quand Kerviel dit que sa direction était au courant, il décrit un flou artistique assez classique des salles de marché. Les traders subissent une forte pression à la compétitivité, et on les laisse souvent friser les clous. Ce n’est pas formel, mais les autorisations de prise de risque peuvent être dépassées. Tant que tout va bien, que vous vous débrouillez mieux que les autres, il y a une tolérance».

«Un placement extraordinaire pour un petit joueur à 100.000 euros de bonus»

Un ancien contrôleur d’une grande banque européenne, sous couvert d’anonymat

«Les opérations non autorisées, cela arrive tout le temps, dans toutes les banques. Très souvent il s’agit d’une erreur, parfois d’une fraude. Mais normalement, elles sont repérées à temps, quand les montants sont encore faibles. Même si Kerviel a déjoué les alertes sur les fausses opérations, avec ses explications, la première question était de savoir pourquoi il mettait autant d’argent en jeu. Pour l’ensemble de la Société générale, 50 milliards d’euros de risques couverts, c’est habituel. Mais pour un trader, ou même plusieurs, c’est extraordinaire. Tout ce discours de la Société générale sur le risque qui était nul, c’est inacceptable quand un tel placement émanait d’un petit joueur à 100.000 euros de bonus. Visiblement, le système de contrôle regardait le risque final, mais pas le montant total des placements. Pourtant, sur une telle masse, une simple erreur pouvait mettre la banque parterre.»

«A la Barings Bank, personne n’a rien dit pendant des années»

Un expert auprès du tribunal dans l’affaire Barings Bank (la banque mise en faillite par les spéculations frauduleuses du courtier Nick Leeson), sous couvert d’anonymat

«La Société générale décrit Kerviel comme un fraudeur de génie. En réalité, il a utilisé exactement les mêmes méthodes que le courtier de la Barings Bank, Nick Leeson. Pendant des années, les spéculations de Leeson ont généré d’énormes mouvements de trésorerie (les bourses demandaient des dépôts de garantie à la banque ou lui versaient de l’argent), et la direction n’a rien dit. La même question se pose pour la Société générale. Elle aurait dû être alertée sur les échanges avec les marchés cotés. Et si les gains n’étaient pas seulement sur le papier, mais en partie réalisés, comme l’assure Kerviel, alors la banque aurait également dû constater des montants massifs. C’est ce qui s’est passé à la Barings.»