Fraude à la Société générale: le point sur l’affaire

FINANCES Beaucoup de questions restent en suspens, vendredi, après la révélation, mercredi, de l’incroyable affaire de fraude qui secoue la banque…

Sandrine Cochard avec C. F. et Ch. L.

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AFPTV

Beaucoup de questions restent en suspens, vendredi, après la révélation, mercredi, de l’incroyable affaire de fraude qui secoue la Société générale.

Quand la Société générale s’est-elle aperçue de la fraude?
Il y a peu. Le soir du vendredi 18 janvier, le supérieur hiérarchique de Jérôme Kerviel, l’arbitragiste au cœur de l’affaire, est alerté: son collègue a dépassé une limite de risques réglementaire. La direction de la Société générale est avisée. Le gouverneur de la Banque de France est averti dès le dimanche 20 janvier, en même temps que le secrétaire général de l'Autorité des marchés financiers (AMF) et les commissaires aux comptes. Un comité de crise est convoqué pour élaborer un plan de sauvetage. Il décide de garder le secret, pour permettre à la banque de revendre, discrètement, dans le marché, les produits achetés par son trader. Les 48 milliards sont liquidés, par tranche, entre lundi 21 et mercredi 23 janvier.

Lundi, la Commission bancaire de la Banque de France se rend dans les locaux de la société pour vérifier l’efficacité de la chaîne de surveillance. Selon Daniel Bouton, PD-G de la Société générale, le trader oeuvrait depuis un an.

Un seul responsable?
C’est toute la question de cette affaire. Jérôme Kerviel est-il l’auteur du casse du siècle ou un simple bouc émissaire? Pour nombre de spécialistes, l’ampleur des sommes perdues (4,9 milliards d’euros) en si peu de temps jette le trouble. D’autant que le trader n’est qu’un simple maillon de la chaîne de la transaction. «Il me semble étonnant que l’on puisse effectuer une telle dissimulation pendant un an, estime Elie Cohen, professeur d'économie à Science Po, interrogé jeudi par 20minutes.fr. (…) Ce qui est plausible, c’est qu’un comportement aventureux, qui en temps normal aurait eu des conséquences limitées, provoque des pertes considérables en raison d’un retournement brutal de la situation.»

Où est Kerviel?
La Société générale affirme ne pas savoir où il se trouve. L’avocate du trader, Me Elisabeth Meyer, a déclaré à plusieurs médias qu'il n'était pas en fuite et se trouvait toujours en France, dans l'attente, dit-elle, d'une confirmation écrite de la banque de sa mise en cause .

Sur la boîte aux lettres de son logement de Neuilly, rue Michelis, le concierge a laissé un mot à l'intention des journalistes, sur lequel on peut lire: «Journalistes, pour vous faciliter le travail: Kerviel inconnu dans la maison, appartement loué ou sous-loué à des locataires de type asiatique parlant anglais, ne le cherchez pas ici, il y a probablement longtemps qu'il a trouvé refuge ailleurs.»

Pourquoi les pertes sont-elles si élevées?

Kerviel travaillait a priori sur des «produits dérivés» qui permettent d’acheter à un prix fixe des indices boursiers dont le cours évolue au fil des mois. Si le cours augmente, l’acheteur est gagnant, s’il baisse, il est perdant. Or, la direction a vendu dès lundi les positions prises par le trader. Soit au pire moment, les Bourses mondiales subissant un krach. Les pertes ont donc été proportionnelles aux sommes engagées. Une opération plus judicieuse qu'il n'y paraît car la vente immédiate a limité la casse. Les pertes auraient en effet pu être plus lourdes si la Société générale avait attendu.

Où en est-on de l’enquête?
Selon les services du procureur de Paris, le délit imputé à Jérôme Kerviel n'est pas automatiquement constitué. Le trader est payé pour acheter et vendre et le seul fait qu'il ait perdu, même des sommes importantes, ne le désigne pas comme coupable, estime-t-on. Ce qui pose une autre question: qui lui a donné l’ordre d’acheter autant?

Quant au temps mis par la Société générale pour se saisir de la justice (presque une semaine), la banque affirme qu’elle ne souhaitait pas que l’affaire s’ébruite. Selon la direction, cela aurait pu déstabiliser encore plus la banque.

Deux parquets pour une enquête
Deux parquets, Nanterre et Paris, sont en apparente concurrence pour traiter l'enquête judiciaire. Le parquet de Paris, saisi le premier jeudi après-midi après la plainte contre «X» pour «abus de confiance, escroquerie, faux, usage de faux» d'un petit porteur de la banque, a confié aussitôt une enquête préliminaire de police à la brigade financière. Juste après, l'avocat et certains dirigeants de la Société générale se sont rendus personnellement chez le procureur de Nanterre (Hauts-de-Seine) Philippe Courroye pour déposer plainte à leur tour. Cette seconde plainte vise nommément Jérôme Kerviel et concerne des faits de «faux en écritures de banque, usage de faux en écritures de banque et intrusions informatiques».

Les deux parquets revendiquent la légitimité de l’enquête. Jérôme Kerviel habitant à Neuilly, les faits s'étant déroulés à la Défense et le siège administratif de la société étant aussi à la Défense, le parquet de Nanterre pense être territorialement compétent. Mais le procureur de Paris fait valoir que le siège social de la Société générale est à Paris. De plus, la capitale dispose, avec le pôle financier, d'une juridiction d'instruction spécialisée pour les enquêtes sur les affaires financières importantes. Daniel Bouton le connaît déjà: la juge d'instruction Xavière Simeoni, l’a renvoyé, ainsi que la Société générale, en correctionnelle, en 2006, pour «blanchiment de capitaux» dans une autre affaire, dont le procès doit s'ouvrir le 4 février au Palais de justice de Paris.

Vendredi, le parquet de Nanterre s'est dessaisi du dossier en faveur de celui de Paris. La Banque de France a annoncé de son côté qu'une enquête serait «diligentée» pour examiner les conditions dans lesquelles la fraude est intervenue.

RAPPORT

François Fillon a annoncé vendredi avoir demandé à Christine Lagarde, ministre des Finances, de lui donner «sous huit jours toutes les indications» sur l’affaire.