VTC en colère: Le modèle Uber est-il menacé?

SOCIAL Le nouveau conflit entre les chauffeurs VTC et la plateforme américaine relance le débat sur son modèle économique et social…

Delphine Bancaud

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Les chauffeurs de VTC se sont rassemblés à  Paris, Porte Maillot et protestent contre la hausse des commissions sur les prix des courses, imposées par la société UBER, via son application mobile. Paris, France, le 15 décembre 2016.Crédit:NICOLAS MESSYASZ/SIPA
Les chauffeurs de VTC se sont rassemblés à  Paris, Porte Maillot et protestent contre la hausse des commissions sur les prix des courses, imposées par la société UBER, via son application mobile. Paris, France, le 15 décembre 2016.Crédit:NICOLAS MESSYASZ/SIPA — SIPA

Ce conflit de plus sera-t-il celui de trop ? Depuis quelques jours, des manifestations et des opérations coup de poing des chauffeurs de VTC contre les plateformes de réservation de voitures, Uber en tête, ont lieu à Paris. Des événements qui fragilisent le modèle Uber et posent la question de sa viabilité à long terme. 20 Minutes vous explique pourquoi.

Le modèle Uber permet-il aux travailleurs de vivre ?

« Le problème avec Uber, c’est qu’un certain nombre de chauffeurs de VTC gagnent mal leur vie et touchent moins que le smic horaire », explique Guillaume Allègre, économiste à l’OFCE. Si la colère des chauffeurs est particulièrement vive en ce moment, c’est parce que le 8 décembre dernier, l’entreprise a relevé de 20 à 25 % sa commission qu’elle prélève sur les courses des chauffeurs. En octobre 2015, Uber avait déjà décidé de baisser de 20 % les tarifs des courses facturés aux clients. Ce qui s’était ressenti sur la paye des chauffeurs. Face à la grogne, l’entreprise a annoncé début décembre une hausse de ses tarifs de 10 à 15 %.

Il n’empêche que cette nouvelle source de conflit tend encore les relations entre la plateforme et les chauffeurs. « Uber nous a vendu du rêve, la réalité est un cauchemar », a commenté Jean-Luc Albert, président d’Actif VTC, un syndicat de chauffeurs. Une fois les frais déduits (entretien et location de la voiture, assurance), « il nous reste 3,75 euros de l’heure », poursuit-il. « Le mythe de l’uberisation heureuse est tombé », a renchéri sur Twitter le député PS Laurent Grandguillaume, dont la proposition de loi encadrant les plateformes de VTC (voitures de transport avec chauffeur) doit être définitivement adoptée cette semaine par le Parlement.

Le modèle économique d’Uber est-il viable ?

« C’est bien toute la question. Car Uber ne fonctionne que s’il prélève une commission importante sur les courses. Or les chauffeurs ne peuvent pas vivre avec ce qu’ils gagnent », souligne Yves Crozet, économiste des transports. Et dans plusieurs pays, le groupe américain a rencontré des difficultés : «Il s’est déjà retiré de Chine et de Hongrie et a perdu un milliard d’euros au premier semestre », poursuit l’économiste. Ce qui lui laisse penser qu’Uber ne va pas continuer à se développer dans le monde : « Cela a été un bon innovateur de la digitalisation économique, mais il ne pourra pas devenir un géant de l’économie comme Google », indique-t-il.

Quels sont les différents scénarios d’évolution du modèle ?

« Aux Etats-Unis et en Angleterre, des chauffeurs indépendants ont demandé à être requalifiés en tant que salariés. Car plusieurs éléments de leurs relations de travail avec la plateforme de VTC montrent les liens de subordination », explique Guillaume Allègre. Selon l’économiste, de nombreux chauffeurs français, n’ayant pas d’autres activités à côté, pourraient suivre cette voie. « Il existe déjà quelques contentieux en France. Et l’Urssaf, qui veut récupérer des cotisations sociales, a lancé des procédures visant à faire reconnaître à ces chauffeurs le statut de salariés », poursuit-il. Si une requalification massive des chauffeurs de VTC avait lieu, elle aurait évidemment un énorme impact sur l’entreprise. Elle obligerait Uber à payer les cotisations sociales, chômage, retraite, assurance-maladie de ses salariés. « Elle serait obligée de rehausser les tarifs des courses et de réduire le nombre de chauffeurs afin d’améliorer la rentabilité de chaque véhicule. Ce serait totalement contraire à la stratégie initiale d’Uber, qui était de multiplier le nombre de chauffeurs disponibles pour permettre aux clients d’obtenir un véhicule le plus rapidement possible y compris en banlieue, tout en payant leur course moins cher qu’avec un taxi », estime Guillaume Allègre. Une telle remise en cause du concept initial entraînerait une baisse des courses et pourrait porter un coup fatal à la présence d’Uber en France.

C’est pour cela qu’Yves Crozet n’y croit pas. « Uber préférera se retirer que d’accepter de salarier ses chauffeurs », estime-t-il. Selon lui, le système des VTC va se stabiliser peu à peu : « Les applications de mise en relations entre eux et les clients vont rester, mais le nombre de chauffeurs va se restreindre », indique-t-il. Il estime aussi que pour assurer sa survie en France, « Uber devra faire des concessions ». Des discussions sont « en cours » afin « de travailler aux évolutions du travail indépendant, à l’amélioration de la protection sociale ainsi qu’à la rentabilité des chauffeurs VTC indépendants », explique justement la plateforme américaine, qui a commencé la semaine dernière à discuter avec la CFDT-Transports.

Est-ce le concept de l’économie collaborative qui est remis en question ?

« Le conflit Uber/VTC permet de faire le deuil de l’eldorado de l’économie collaborative et d’en avoir une vision plus réaliste », estime Yves Crozet. Un avis partagé par Guillaume Allègre : « Ce qui est remis en cause, ce n’est pas l’économie collaborative en tant que telle. Mais le fait qu’elle propose un travail à la tâche, qui ne permet pas d’assurer un revenu décent aux travailleurs et crée une concurrence déloyale vis-à-vis des artisans », estime-t-il. « Il faut relativiser cette vision de l’uberisation de l’économie, en rappelant qu’aujourd’hui encore, 90 % des travailleurs sont salariés », conclut-il.