Commerce: L’Europe va-t-elle donner à la Chine le permis de l’envahir?

COMMERCE Ce dimanche, l’Union européenne est censée accorder à la Chine le « statut d’économie de marché », qui n’est pas sans conséquence pour nos emplois…

Céline Boff

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Des ouvriers dans une usine chinoise. Photo d'illustration.
Des ouvriers dans une usine chinoise. Photo d'illustration. — CHINE NOUVELLE/SIPA

La Chine va-t-elle porter plainte contre l’Union européenne ? Elle le pourrait : à partir de ce dimanche 11 décembre, ses partenaires commerciaux* sont censés l’assimiler à une « économie de marché »… Or, l’Europe refuse (pour l’instant) de lui accorder ce statut.

Il faut dire que cette reconnaissance ne serait pas sans conséquence pour les industries européennes. Elle pourrait aboutir à la destruction de milliers d’emplois sur le Vieux Continent – une étude réalisée par un think-tank américain évoque même le chiffre de 3,5 millions d’emplois menacés.

Tout simplement parce que l’UE ne pourrait plus (du tout) se protéger contre les exportations chinoises. Pour l’instant, lorsque la Chine vend en Europe des produits à des prix inférieurs à ceux pratiqués sur son propre territoire – ce que l’on appelle le « dumping » – l’UE peut instaurer une « barrière anti-dumping ». C’est-à-dire surtaxer ces produits.

« La survie de nos industries serait compromise »

L’Europe recourt régulièrement à cet outil – plus d’une centaine de produits chinois font l’objet de mesures anti-dumping – même si elle se montre moins sévère que d’autres pays – par exemple, les droits anti-dumping contre les produits laminés à froid chinois sont de 21 % en Europe, contre plus de 250 % aux Etats-Unis.

« Reconnaître le statut d’économie de marché à la Chine revient à dire que ce pays ne pratique pas le dumping et donc à renoncer à prendre la moindre mesure anti-dumping à son encontre », résume Antoine Brunet, auteur de La visée hégémonique de la Chine (éditions L’Harmattan).

Une aberration pour cet économiste : « Il est déjà difficile pour nos entreprises de se battre contre des concurrents chinois qui n’ont pas le même coût du travail, si elles ne peuvent même plus se défendre contre eux lorsqu’ils pratiquent du dumping, leur survie est compromise ! ».

Cécilia Bellora, économiste au CEPII, estime elle aussi qu’accorder le statut d’économie de marché à la Chine est « risqué » : «  D’après nos calculs, cela entraînerait une hausse des importations chinoises comprise entre +3,9 et +21 %. Du coup, la production européenne baisserait de -0,04 % à -0,32 %, soit une perte de 3 à 23 milliards d’euros pour les industries européennes. C’est très important ».

Revenir sur notre promesse ?

Mais alors, que va faire l’UE ? Car, en 2001, elle avait, comme les autres pays de l’OMC, promis à la Chine de mettre fin aux barrières anti-dumping dans 15 ans. Soit, très précisément, ce 11 décembre 2016. Pour Antoine Brunet, l’UE devrait tout simplement revenir sur sa promesse « comme le font d’ailleurs les Etats-Unis et le Japon ».

Une idée que ne partage pas Cécilia Bellora : « Si nous choisissons cette option, non seulement les Chinois nous poursuivrons devant l’OMC, mais ils prendront des mesures de rétorsions contre les exportations européennes. Ils multiplieront également les pressions politiques sur nos gouvernements. Surtout, l’UE se coupera de la possibilité de négocier avec les Chinois ».

Or négocier c’est, a priori, ce qu’elle envisage de faire. La Commission européenne a en tout cas préparé une sorte de compromis, « un texte qui donnerait satisfaction à la Chine sur certains points, tout en permettant à l’UE de pouvoir encore se défendre », nous résume une source proche du dossier à Bruxelles. Grosso modo, la proposition de la Commission européenne consiste à appliquer encore des mesures anti-dumping à la Chine, mais à des taux moins élevés et, sans doute, sur moins de produits.

« La Chine exerce des pressions très importantes »

Ce compromis est sur la table du Conseil européen, qui regroupe les chefs d’Etat et de gouvernement des pays de l’UE. Mais pour l’instant, ils ne l’ont toujours pas voté. « Il y a encore des divergences de vues entre les pays », nous confie notre source.

Ce qui n’étonne pas Antoine Brunet : « La Chine exerce des pressions très importantes sur chacun des pays de l’UE. Elle menace par exemple la France de vendre ses obligations d’Etat pour faire remonter les taux ou encore l’Allemagne de ne plus lui donner accès à son marché automobile… Et elle dispose de moyens de pression sur chaque pays ! ».

Et pourrait-elle porter plainte contre l’UE dès le 12 décembre pour la forcer à lui accorder le statut d’économie de marché ? « Les Chinois tiennent clairement à ce statut, mais je ne pense pas qu’ils agiront tout de suite. Ils voient bien que l’UE est en train d’essayer de bouger sur ce dossier. Mais il ne faudrait pas que l’Europe tarde trop… », conclut Cécilia Bellora.

* Du moins tous ceux qui sont membres de l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, soit 164 pays sur environ 200.