Interview croisée 1/2: Le CETA menace-t-il notre agriculture et notre alimentation?

DEBAT Faut-il craindre le CETA, ce traité de libre-échange entre l’UE et le Canada que les eurodéputés doivent approuver ou rejeter dans un mois ? « 20 Minutes » a organisé un débat entre deux experts…

Céline Boff

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Un éleveur bovin. Photo d'illustration.
Un éleveur bovin. Photo d'illustration. — GUTNER/SIPA

Le 17 février, soit dans très exactement un mois, les eurodéputés devront se prononcer sur le CETA, l'accord de libre-échange entre l’UE et le Canada. S’ils le valident, ce texte entrera en vigueur en mars *. Sera-t-il une chance ou un cauchemar pour vous ? C’est ce qu’a cherché à savoir 20 Minutes en organisant un entretien croisé avec :

  • Un défenseur du CETA : Edouard Bourcieu, conseiller commercial à la Commission européenne, l’institution qui a négocié l’accord.
  • Une opposante au CETA : Amélie Canonne, présidente de l’Association internationale des techniciens, experts et chercheurs (Aitec).
     

Ce premier volet porte sur l’agriculture et l’alimentation.

>> A lire également :  Le second volet qui porte sur les questions liées à la démocratie et à la justice arbitrale.

Les eurodéputés doivent se prononcer pour ou contre le CETA début février. A votre avis, le texte va-t-il passer ?

Edouard Bourcieu (EB) : Il est impossible de prévoir l’issue d’un vote, mais pour l’instant, le Parlement européen soutient le CETA.

Amélie Canonne (AC) : De notre côté, nous nous battons pour que le CETA ne passe pas et nous constatons avec satisfaction que de plus en plus de parlementaires, même à droite, affirment qu’il leur manque certains éléments pour juger si ce traité est aussi bon que la Commission européenne le prétend…

Quel est, selon vous, le problème majeur avec ce texte ?

AC : Il y en a beaucoup ! Je pense notamment à l’agriculture. Si le CETA est adopté, il risque de conduire dans certains pays européens à la destruction de milliers d’emplois, notamment chez les éleveurs de porcs et de bœufs. Et la Commission européenne n’apporte aucune réponse concrète à ces personnes.

EB : Mais nous avons fait très attention à leurs intérêts ! Les Canadiens pourront certes exporter du bœuf et du porc sur le marché européen, mais dans des quantités très limitées et soutenables pour les filières européennes.

Les seuls producteurs qui peuvent tirer parti de ce système de libre-échange, ce sont les fermes de 1.000 vaches

Si je suis un petit éleveur breton de porcs, je peux donc dormir tranquille ?

EB : Le quota que nous octroyons aux Canadiens dans le porc, c’est 75.000 tonnes, soit 0,4 % de la production européenne. Sur le porc, nous sommes par ailleurs très offensifs dans nos accords de libre-échange avec les Sud-Coréens ou encore avec les Japonais. Si l’on tient compte de l’ensemble des négociations commerciales, la filière porc est gagnante.

AC : Mais vous raisonnez à l’échelle macro-économique. La vérité, c’est que les seuls producteurs qui peuvent tirer parti de ce système de libre-échange, ce sont les fermes de 1.000 vaches et de 10.000 cochons. Les petites et les moyennes exploitations ne sont pas capables de s’insérer dans cette logique de libéralisation du commerce. Pour un paysan breton, vendre davantage à la Corée du Sud et au Japon, ce n’est tout simplement pas possible.

Si j’ai bien lu, dans le domaine agricole, le CETA permettra aux Canadiens d’exporter vers l’UE huit fois plus de bœuf, six fois plus de porc, six fois plus de maïs et deux fois plus de blé tendre. De son côté, l’UE pourra exporter vers le Canada six fois plus de produits laitiers. Cet accord n’est-il pas un peu déséquilibré ?

EB : Ces pourcentages, pris isolément, ne veulent rien dire. L’Europe ayant, à l’heure actuelle, des droits de douane très élevés sur le porc et sur le bœuf, les Canadiens n’exportent quasi rien vers l’UE. Sachant qu’ils partent de presque zéro, une augmentation de leurs exportations même très limitée en valeur absolue peut donc apparaître élevée en pourcentage. Ensuite, les produits laitiers que nous vendrons au Canada ont une valeur ajoutée bien supérieure à celles du bœuf et du porc que le Canada exportera chez nous. Enfin, nous avons obtenu la reconnaissance de nombreuses indications géographiques européennes (IGP) qui n’étaient jusque-là pas du tout protégées. Notamment des fromages, mais aussi de la charcuterie, des lentilles, des pruneaux, du foie gras, etc.

AC : Il ne faut pas exagérer : vous avez obtenu la reconnaissance de 170 IGP sur les 1.500 qui existent en Europe.

EB : Oui, mais ce sont les principales appellations. Et tous ces produits étaient jusqu’à présent interdits sur le marché canadien ou y faisaient l’objet de contrefaçons. Je pense par exemple au « Camembert de Normandie », qui était en fait fabriqué au Canada. Tout cela a été corrigé grâce au CETA, qui est un accord protecteur.

L’UE ne changera rien à sa réglementation sur les OGM comme elle n’a rien changé sur celle du bœuf aux hormones

Le consommateur européen risque-t-il de manger du bœuf aux hormones et des OGM ?

AC : Pas immédiatement, mais à plus long terme, c’est possible. Les producteurs et les industriels canadiens du soja et du colza transgéniques se sont montrés très satisfaits après la signature du CETA, le 30 octobre dernier. Tout simplement parce que le CETA crée un «  comité de coopération réglementaire », une instance où les régulateurs européens et canadiens devront non seulement faire connaître leurs projets de réglementations mais également associer à leurs discussions les acteurs concernés par ces projets. Autrement dit, les lobbies. Et ces derniers espèrent bien profiter de ce nouvel espace pour démanteler la réglementation européenne.

EB : Mais le dialogue entre l’UE et le Canada sur les biotechnologies – et donc sur les OGM – existe depuis 2009 ! Le CETA ne crée rien de nouveau à ce sujet.

AC : Si : il crée ce comité de coopération réglementaire, qui n’existait pas jusqu’à présent. Or, le mandat de cette nouvelle instance est de convier à la table des discussions les acteurs concernés par un projet réglementaire. Alors certes, il y avait déjà des discussions, mais pas de cet ordre-là !

EB : La seule différence, c’est que ce dialogue portera sur l’ensemble des secteurs, et non plus seulement sur celui des biotechnologies. De toute façon, l’UE ne changera rien à sa réglementation sur les OGM comme elle n’a rien changé sur celle du bœuf aux hormones et ce, depuis plus de 30 ans. Tout simplement parce que nous estimons qu’il n’est pas dans notre intérêt et dans celui du consommateur de faire évoluer notre législation sur ces sujets.

AC : Pourtant, en 2013, l’UE a bien fini par autoriser le rinçage chimique des viandes avec de nouveaux acides qui n’étaient jusqu’alors pas autorisés… Ce qui ne va pas dans l’intérêt des consommateurs.

EB : Mais il s’agit d’un rinçage à l’acide lactique, qui n’est justement pas un produit chimique ! L’acide lactique, c’est très différent de la problématique du poulet chloré ou du bœuf aux hormones. L’acide lactique, nous en avons dans le corps. C’est quelque chose de naturel. Il ne s’agit pas de produits chimiques. Et cela ne change rien à nos exigences en matière d’hygiène de la fourche à la fourchette.

Bon, vous n’êtes pas d’accord sur la possibilité de voir, à terme, les OGM autorisés dans l’UE. Mais qu’en est-il des fraudes ? Alors que les Européens ont déjà mangé des lasagnes à la viande de cheval au lieu du bœuf promis, le CETA prévoit-il des moyens de contrôle renforcés de part et d’autre de l’océan atlantique ?

EB : Les administrations chargées de surveiller les marchés ne communiquent pas suffisamment entre elles et renforcer ce dialogue est bien l’un des enjeux du CETA. Prenez l’affaire des implants de la société PIP. En 2010, l’UE s’est rendu compte que cette entreprise remplissait ses prothèses mammaires de gel industriel au lieu de gel médical. Evidemment, la mise sur le marché de ces prothèses a tout de suite été suspendue. Mais nous avons découvert un peu plus tard que les Etats-Unis avaient mis au jour les pratiques de la société PIP dès l’an 2000 ! Si notre administration avait collaboré davantage avec les autres administrations, nous aurions pu éviter d’implanter à des milliers de femmes européennes des prothèses dangereuses pour leur santé. Voilà le problème à travailler chacun dans son coin.

AC : Si le but poursuivi était celui-ci, vous auriez évidemment notre soutien ! Mais ce n’est pas le cas. Ce que vous permettez, c’est l’installation d’un comité de discussions réglementaires où vont s’asseoir les multinationales. Avec les desseins que l’on image aisément.

>> A lire également :  Le second volet qui porte sur les questions liées à la démocratie et à la justice arbitrale.

*Le CETA a été signé le 30 octobre dernier par le gouvernement canadien et le Conseil européen, c’est-à-dire les chefs d’Etat et de gouvernement des pays de l’UE. Si les eurodéputés valident ce texte – ils se prononceront le 17 février – le CETA sera partiellement mis en œuvre dès le 1er mars. En fait, la majorité des dispositions s’appliqueront, à l’exception de celle sur l’arbitrage. Celle-ci entrera en vigueur quand les 38 parlements nationaux et régionaux de l’UE auront voté le texte, ce qui devrait prendre des années.