Myriam El Khomri: «Nous avons un problème en France avec les CDD»

INTERVIEW La ministre du Travail répond aux questions de « 20 Minutes »…

Propos recueillis par Céline Boff

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Myriam El Khomri, ministre du Travail.
Myriam El Khomri, ministre du Travail. — VILLARD/SIPA

L’emploi saisonnier. C’est l’une des nouvelles priorités de Myriam El Khomri, la ministre du Travail. Elle s’est rendue vendredi à Chambéry pour échanger avec des salariés, des chefs d’entreprise, des syndicalistes et des élus locaux sur ce sujet. 20 Minutes a pu l’interroger à l’issue de la rencontre.

Comment comptez-vous améliorer la situation des travailleurs saisonniers ?

Ils sont trop souvent les invisibles du monde du travail alors qu’ils représentent 500.000 à 700.000 personnes et qu’ils jouent un rôle crucial dans notre économie, notamment touristique. De multiples rapports ont été réalisés sur le sujet, il est temps de passer à l’action. Suite aux travaux des parlementaires, nous avons pris des mesures dans le cadre de la loi Travail en donnant une définition juridique au contrat saisonnier. Les branches professionnelles doivent négocier les modalités de reconduction d’un contrat d’une année sur l’autre, ainsi que les conditions de prise en compte de l’ancienneté des saisonniers. Les discussions ont commencé mais si elles n’aboutissent pas, je prendrai une ordonnance dans six mois.

L’un des problèmes majeurs pour les saisonniers est l’accès au logement. Que proposez-vous ?

Le projet de loi Montagne, porté par Jean-Michel Baylet, et dont l’examen débute ce lundi au parlement, se penche justement sur ce problème. Il s’appuie sur les propositions d’ Emmanuelle Cosse et prévoit que les bailleurs sociaux puissent louer directement des logements vacants pour les sous-louer aux saisonniers. Il propose également que les communes soient contraintes de mettre en place des plans d’hébergement pour les saisonniers. Nous ne pouvons plus tolérer la situation actuelle qui conduit à des drames. Je pense à ce jeune couple de saisonniers dont les corps ont été retrouvés en janvier dans une camionnette stationnée sur un parking de Haute-Savoie. Ils sont morts asphyxiés par les gaz s’échappant du chauffage de leur véhicule.

L’emploi saisonnier a été malmené cet été et le chômage s’est accru en août. Le gouvernement peut-il continuer à dire que « ça va mieux » ?

En 2015, la France a créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruits. Ce n’était pas arrivé depuis 2011. En un an, le taux de chômage mesuré par l’Insee est passé de 10,5 % à 9,9 % et, depuis le début de l’année, nous enregistrons 26.000 demandeurs d’emploi en moins. Grâce au Pacte de responsabilité, au Crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice) et à l’aide à l’embauche pour les PME, les entreprises ont pu retrouver des marges et créer des postes. La courbe du chômage s’est donc inversée, c’est une réalité objective. Pour autant, le chômage reste à un niveau encore trop élevé.

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Est-ce une manière de dire que François Hollande peut se représenter à la présidentielle ?

Ce n’est pas à moi d’en juger ! Cette décision lui appartient et elle n’est à l’évidence pas liée à la seule inversion de la courbe du chômage, même si, je le répète, celui-ci baisse depuis un an dans notre pays.

Les négociations sur les règles d’indemnisation de l’Assurance chômage sont au point mort. Le Medef refuse une taxation des CDD courts. Doit-il l’accepter ?

La France est, dans l’UE, le deuxième pays à recourir le plus aux CDD et surtout, aux contrats très courts : 70 % des CDD proposés sont de moins d’un mois et la moitié de moins d’une semaine ! Ce n’est pas sans conséquence pour les salariés qui rencontrent des difficultés dans leur accès au logement et au crédit, mais également pour l’Assurance chômage : ces contrats courts lui coûtent près de 6,2 milliards d’euros par an. Nous avons donc un problème en France avec les contrats courts et il me semble indispensable qu’il soit réglé par les partenaires sociaux.

Mais que ferez-vous si les partenaires sociaux refusent de reprendre les négociations ?

Le financement du régime d’assurance chômage relève de leur responsabilité, ils doivent donc trouver les moyens de s’entendre. En l’état, je considère qu’ils y parviendront parce qu’ils font face à un choix historique : c’est l’avenir du paritarisme dans l’assurance chômage qui se joue.

L’exécutif a trouvé en trois semaines une solution pour les 400 salariés du site Alstom de Belfort. Pourquoi rien n’est-il fait pour les 5 000 emplois qui vont être supprimés chez SFR ?

Lors du rachat de SFR par Patrick Drahi, le groupe Altice s’est engagé par accord avec les organisations syndicales à ne supprimer aucun emploi jusqu’à mi-2017. Le gouvernement est très attentif au respect de cet accord. En août dernier, la direction et les organisations syndicales ont négocié un accord de méthode sur la réduction progressive des effectifs du groupe à échéance fin 2018, qui pourrait potentiellement concerner 5 000 emplois. Cet accord, je le rappelle, a été signé de façon majoritaire, par les organisations syndicales. Je note qu’il ne prévoit aucun départ contraint. Des négociations vont s’ouvrir sur ces réductions d’effectifs, leur nombre précis et leurs modalités. Je serai extrêmement attentive à la loyauté de la direction dans le cadre de ces négociations.

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La loi Travail a clarifié le licenciement économique, ce qui devait permettre de favoriser les embauches. Or, 85 % des directeurs des ressources humaines disent qu’ils ne recruteront pas davantage. N’est-ce donc pas un échec ?

Je n’ai jamais prétendu que les entreprises recruteraient plus mais qu’elles embaucheraient davantage en CDI plutôt qu’en contrats précaires. Grâce à la clarification apportée par la loi Travail, l’employeur qui souhaite rompre un contrat de travail optera plus facilement pour le licenciement économique que pour la rupture conventionnelle. Ce qui est plus protecteur pour le travailleur concerné, puisque le licenciement économique lui permet d’être mieux accompagné dans son reclassement. La loi Travail apporte par ailleurs de nouvelles sécurités, notamment avec la mise en œuvre du Compte personnel d’activité (CPA) qui va renforcer le droit à la formation des salariés les moins qualifiés. Et, on le sait, c’est dans la durée que se mesurent les effets des réformes structurelles.

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Mais ces nouveaux droits doivent-ils être accordés au détriment des droits existants ? Autrement dit, pourquoi permettre à des entreprises pérennes de négocier des conditions de travail moins-disantes pour leurs salariés ?

Mais rien ne pourra changer sans l’accord d’organisations syndicales représentant au moins 50 % des salariés ! Et si ces organisations acceptent une évolution des conditions de travail, ce sera en échange de compensations, notamment sur la qualité de vie des salariés. L’enjeu, c’est de permettre aux entreprises de s’adapter en préservant l’intérêt des salariés grâce à un dialogue social de proximité, et non plus de recourir comme c’est le cas aujourd’hui à des intérimaires, des indépendants ou des travailleurs détachés. Et je ne crois pas que les syndicats, qui sont le mieux placés pour négocier de nouvelles organisations du temps de travail, accepteront n’importe quoi, bien au contraire.

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Le projet de loi Travail a été extrêmement contesté. Comment vit-on, lorsque l’on est ministre, une telle opposition du peuple au texte que l’on porte ?

Il y a eu des moments difficiles. Une manifestation très matinale en bas de chez moi, des lettres de menaces et même l’inscription « Sale arabe » taguée sur ma boîte aux lettres. Mais je suis toujours restée concentrée sur ma mission, avec la volonté de mener ce combat en faveur de l’emploi. Et si le projet de loi Travail a été contesté, le texte a fortement évolué au fil des mois et aujourd’hui, quand je me déplace, je ne ressens pas d’hostilité majeure.

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