Alstom: Le gouvernement a-t-il vraiment sauvé le site de Belfort ?

INDUSTRIE L’exécutif a présenté son plan pour relancer l’usine Alstom de Belfort, spécialisée dans la production de locomotives et de motrices de TGV...

Céline Boff

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Des salariés du site Alstom de Belfort lors d'une manifestation organisée le 27 septembre.
Des salariés du site Alstom de Belfort lors d'une manifestation organisée le 27 septembre. — Christophe Ena/AP/SIPA

L’angoisse pendant un mois. Et finalement, le soulagement. Les 450 salariés du site Alstom de Belfort conserveront tous leur poste. Leur employeur n’arrêtera pas la production des locomotives en 2018, comme il l’avait pourtant annoncé le 7 septembre. Et ce, grâce au plan imaginé par le gouvernement.

Celui-ci se décline en trois axes :

  • De nouvelles commandes, avec 20 locomotives dépanneuses et 21 TGV à étage, dont 15 directement acquis par l’Etat – le reste étant acheté par la SNCF.
  • Un développement des services, avec le renforcement et la modernisation du pôle maintenance des trains.
  • Une diversification des activités, avec la production de nouveaux types de véhicules comme la locomotive hybride ou diesel ou encore, le bus électrique.
     

Le Premier ministre Manuel Valls s’est empressé de réagir sur Twitter, estimant le site de Belfort « sauvé ».

Mais est-ce vraiment le cas ? « Les menaces immédiates se sont clairement éloignées », se réjouit auprès de 20 Minutes André Fages, délégué CFE-CGC du site Belfort. « La boule que j’avais dans le ventre depuis plusieurs semaines s’est dissipée parce que les propositions vont dans le bon sens et surtout, parce qu’elles sont écrites. Un comité de suivi sera également installé, ce qui permet de s’affranchir d’éventuels aléas politiques », poursuit le syndicaliste.

Il est d’autant plus satisfait que le plan gouvernemental ne sauve pas seulement l’usine de Belfort, il vient également donner une bouffée d’oxygène à plusieurs autres sites du groupe, notamment ceux de La Rochelle (Charente-Maritime), de Tarbes (Hautes-Pyrénées) ou encore de Reichshoffen (Bas-Rhin).

« Du bricolage industriel »

Mais l’opposition est moins tendre. François Fillon, candidat à la primaire de la droite, s’interroge : « Si la SNCF avait besoin de ces trains, on se demande pourquoi ils n’ont pas été commandés plus tôt. Si elle n’en a pas besoin, ça veut dire que la SNCF, qui est déjà dans une situation financière absolument ingérable, va encore voir son déficit s’aggraver ». Et il est vrai que la compagnie croule déjà sous une dette de 50 milliards d’euros…

D’autres politiques, à droite mais aussi à gauche, s’inquiètent aussi de ce plan gouvernemental assimilé à « du bricolage industriel », selon les mots de Benoît Hamon, candidat à la primaire du PS, ou à « une opération de rafistolage pré-électoral », selon ceux de Gérard Larcher, président LR du Sénat.

Et il est vrai que le problème Alstom est loin d’être résolu. « Ces annonces sont de très bonnes nouvelles pour nos collègues mais pour pas nous, qui ne construisons ni locomotives, ni TGV », réagit Vincent Jozwiak, délégué syndical FO du site Alstom de Petite-Forêt (Nord), spécialisé dans la conception et la fabrication de trains régionaux et de rames de métro et de RER.

Cette usine tourne déjà au ralenti et l’activité va encore se réduire jusqu’en octobre 2018. Pendant cette période, près d’un tiers des 1200 salariés du site devrait connaître des épisodes de chômage partiel. Ils ne toucheront plus que 80 % de leur salaire net, en outre amputé des primes de production.

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Pour Vincent Jozwiak, « si le gouvernement a éteint l’incendie, il n’a pas réglé les problèmes de fond ». A commencer par celui de la raréfaction des commandes. Pas par manque de besoins – ils sont au contraire criants dans le ferroviaire –, mais de financement : « Seule une politique volontariste peut les relancer. Cette stratégie serait d’autant plus légitime que le transport ferroviaire de voyageurs et de marchandises s’inscrit dans le développement durable », estime le syndicaliste.

Et puis, il y a la mondialisation. Alstom aligne les méga-contrats hors des frontières hexagonales - il doit notamment livrer 28 TGV aux Etats-Unis, 800 locomotives à l’Inde ou encore 580 trains à l’Afrique du Sud. Le hic, c’est que tous ces équipements sont produits localement – c’est d’ailleurs une condition clé pour remporter ces marchés.

« L’export nous fait perdre notre travail »

Résultat : « Alstom construit des usines dans ces pays, puis continue de les faire tourner à l’issue des contrats. On nous dit que l’export, c’est bien, mais ça nous fait perdre notre travail », souffle Vincent Jozwiak. Ainsi, l’usine construite en Chine, à l’origine pour servir le marché local, produit désormais des moteurs de locomotives et de TGV pour le monde entier, y compris pour la France, venant ainsi concurrencer et menacer la survie du site d’Ornans (Doubs), historiquement spécialisé dans cette production.

Et le site polonais, qui devait nourrir le marché d’Europe de l’Est, inonde désormais tout le continent, au détriment de l’usine de Petite-Forêt. « Là-bas, ils tournent 24 heures sur 24 et recrutent même des sous-traitants, alors que nous n’avons plus de travail ici… C’est ça qu’il faut régler, ce n’est pas normal », se désole Vincent Jozwiak.