«Exagérer certaines informations dans un CV est un sport national»

INTERVIEW Grégoire Chevallier, directeur associé de Square Facts, entreprise spécialisée dans la vérification pré-emploi explique pourquoi les petits arrangements avec la réalité dans les CV se sont banalisés...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Illustration: Un CV.
Illustration: Un CV. — JAUBERT/SIPA

L’affaire de Bastien Cadeac, futur présentateur de l’émission économique Capital sur M6, suspecté d’avoir beaucoup enjolivé son CV, souligne l’importance de la vérification des informations sur les candidats par les entreprises. Grégoire Chevallier, directeur associé de Square Facts, entreprise spécialisée dans la vérification pré-emploi, explique à 20 minutes pourquoi ces petits arrangements avec la réalité se sont banalisés.

Quelle est l’ampleur du phénomène des CV bidonnés en France ?

Exagérer certaines informations dans un CV est un sport national qui touche la grande majorité des candidatures envoyées et concerne généralement les réalisations et les responsabilités occupées. C’est par exemple le fait de dire que l’on est bilingue en anglais, alors qu’on a un niveau bac. Ou de se targuer d’avoir managé une équipe de 30 personnes, alors qu’elle n’était que de 12. Ou bien encore d’avoir remporté un budget, alors qu’il s’agissait d’un travail d’équipe. Ces exagérations sont plus fréquentes chez certaines professions, comme les commerciaux, habitués à se vendre et parfois à se survendre ! En revanche, les vrais mensonges, comme le fait d’avoir occuper un poste alors que ce n’est pas le cas ou d’avoir décrocher un diplôme si c’est inexact, sont très rares et concernent moins de 10 % des CV.

Les mensonges par omission sont-ils très fréquents ?

Oui, beaucoup de candidats qui habitent par exemple, dans des banlieues sensibles indiquent des fausses adresses dans des quartiers ayant meilleure réputation. Quitte à donner leur bonne adresse en prétextant avoir déménagé, une fois qu’ils sont recrutés. Certains cachent aussi leurs périodes de chômage en rallongeant la date de leur précédente expérience professionnelle. D’autres indiquent par exemple, qu’ils sont diplômés de l’Essec, ce qui pourrait laisser penser qu’ils ont suivi le programme grande école, alors qu’ils n’y ont décroché qu’un master.

Comment s’explique cette tendance massive des Français à gonfler leur CV ?

Tout d’abord par la crise. Car lorsque le marché est tendu, les candidats ont bien conscience d’être en concurrence avec de nombreuses personnes. Par ailleurs, en France, on a la culture de la réussite, qui implique qu’on maquille ses échecs. Ce n’est pas le cas dans les pays anglo-saxons où les recruteurs s’intéressent à la manière dont les candidats rebondissent après un échec.

Quels sont les risques pour un candidat ?

Tout d’abord d’être black-listé par les cabinets de recrutements, s’ils se rendent compte de la supercherie. Certains s’échangent même entre concurrents les listes des mauvais candidats. Cette mauvaise réputation peut les suivre longtemps. Et si le candidat est recruté et qu’il ne fait pas l’affaire, sa période d’essai sera rompue. Ou il risque d’être licencié pour insuffisance professionnelle si celle-ci est passée.

Et quelles sont les conséquences pour les entreprises lorsqu’elle recrute un candidat qui a menti ?

Tout d’abord de perdre du temps et de l’argent. Comme l’a montré une étude de Manpower, un recrutement raté coûte un an de salaire, si l’on compte le temps passer à recruter le candidat, à le former, puis lui trouver un remplaçant s’il ne fait pas l’affaire. L’entreprise perd aussi en crédibilité, tant en interne qu’en externe. Cette mauvaise réputation peut avoir un réel impact sur son activité. Si la falsification du CV de Bastien Cadeac est confirmée, cela sera par exemple très embarrassant pour M6, d’autant que cela touche Capital, qui est un magazine d’investigation spécialiste du fact checking.

Depuis quand les entreprises françaises commencent-elles à vérifier sérieusement les CV ?

Depuis environ deux ans. Nous sommes ainsi entrés en contact avec beaucoup d'entreprises du SBF 120 et nous faisons désormais 15.000 vérifications de CV par mois.

Comment procédez-vous ?

Nous demandons d’abord au candidat son autorisation pour que ses données professionnelles soient communiquées. Seulement 10 à 15 % refusent et ne sont généralement pas recrutés par les entreprises qui nous mandatent ensuite. Pour ceux qui acceptent, nous effectuons des vérifications sur des bases de données, au téléphone et sur sites. Lorsqu’un candidat se fait passer pour une éminence en médecine nucléaire par exemple, nous ne nous contentons pas d’appeler ses références, mais nous utilisons d’autres sources, vérifions ses publications… C’est un véritable travail d’enquête.