«95% des autistes pourraient s'insérer dans le monde du travail»

INTERVIEW Le philosophe et militant Josef Schovanec, autiste, prépare pour le gouvernement un rapport sur l’insertion professionnelle des personnes autistes…

Propos recueillis par Céline Boff

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Josef Schovanec, philosophe, chroniqueur sur Europe 1, militant et autiste.
Josef Schovanec, philosophe, chroniqueur sur Europe 1, militant et autiste. — BALTEL/LAMACHERE AURELIE/SIPA

C’est une petite révolution. Le cabinet de conseil informatique Auticonsult est la première entreprise française à recruter quasi exclusivement des personnes atteintes de « troubles du spectre autistique ». En d’autres termes, d’autisme. Jusqu’à présent, seule une poignée d’associations se battaient pour l’emploi de ces personnes. Les autistes peuvent-ils être des salariés comme les autres ? 20 Minutes a posé la question au philosophe et chroniqueur (sur Europe 1) Josef Schovanec, lui-même autiste.

Comment expliquez-vous qu’en France, moins de 1 % des adultes atteints de troubles du spectre autistique travaillent ?

Les raisons sont nombreuses mais elles peuvent être résumées en trois points. Primo, l’autocensure. Les personnes autistes ont une si mauvaise image d’elles-mêmes que la plupart d’entre elles n’osent même pas déposer de candidatures. Il faut dire que la formulation des annonces ne les aide pas : la quasi-totalité met en avant la nécessité de bénéficier d’un bon sens relationnel, ce dont manquent justement les personnes autistes… Secundo, si l’autisme n’est pas une maladie, il est un handicap. Or les structures censées favoriser l’emploi des personnes handicapées, à commencer par l’Agefiph, ignorent totalement l’autisme. Enfin, les entreprises n’ont ni la volonté, ni les compétences pour recruter une personne autiste. Du moins en France, car ce n’est pas forcément le cas ailleurs.

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Quels sont les pays plus avancés en termes d’emploi des personnes autistes ?

L’Allemagne, le Canada, Israël – pays où les entreprises se battent, et c’est vraiment le terme, pour recruter des autistes – ou encore les Etats-Unis. Alors qu’en France, les personnes atteintes de troubles du spectre autistique ont pour perspective au mieux l’hôpital psychiatrique, au pire la rue, elles ont accès à des emplois ultra-spécialisés outre-Atlantique. A votre avis, pourquoi Facebook a-t-il un logo bleu ? Parce que c’est la couleur de l’autisme !  Mark Zuckerberg fait partie de notre club, comme Bill Gates et comme la plupart des ingénieurs de la Silicon valley. Vous voyez : notre marginalité peut être profitable à la société. D’ailleurs, j’ai traduit en français l’ouvrage américain L’autisme pour les nuls et j’ai été contraint de supprimer tout un chapitre, celui intitulé « Comment gérer sa fortune ? ». Il aurait été provocant de le conserver en France, pays où la quasi-totalité des autistes vivent du RSA.

Fin avril, Ségolène Neuville, la secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées, vous a commandé un rapport sur l’insertion professionnelle des autistes. Quelle est votre mission exactement ?

Je dois rendre d’ici à la fin de l’année des propositions claires pour favoriser l’emploi des personnes autistes, ce qui passe forcément par leur accès au logement ou au permis de conduire. L’objectif est d’inclure un certain nombre de ces propositions dans le prochain plan autisme, alors que le plan actuel comprend très peu de mesures pour les autistes adultes.

Qu’allez-vous proposer ?

Ce qui me semble indispensable, c’est de mettre en place un « job coaching ». Pour s’insérer, les personnes autistes doivent être accompagnées, tout comme les entreprises. C’est un point essentiel qui nécessite de la prudence et de la vigilance : il ne faudrait pas que ce coaching tombe aux mains de petites officines privées douteuses… En tout cas, avec une bonne formation initiale et un bon coaching, je suis certain que plus de 95 % des personnes autistes pourraient trouver leur place dans le monde du travail. Elles pourraient exercer tous les types de métiers… A l’exception peut-être du marketing [sourire] ! Mais, comme je le disais, une bonne formation initiale est cruciale. Or, l’autisme est encore très mal appréhendé : 80 % des 400.000 adultes atteints ont été diagnostiqués ces deux dernières années.