Comment les autistes Asperger perçoivent-ils notre monde du travail?

TRAVAIL « 20 Minutes » a demandé à trois autistes Asperger de se confier sur leurs parcours professionnels. L’occasion de voir notre monde du travail avec un regard neuf…

Céline Boff

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Les collègues qui font du bruit sont la deuxième incivilité la moins bien supportée par les jeunes salariés.
Les collègues qui font du bruit sont la deuxième incivilité la moins bien supportée par les jeunes salariés. — Mood Board / Rex Featur/REX/SIPA

« Je vois enfin le bout du tunnel. » S’il réussit l’ultime test – une formation de 15 jours qui débute ce lundi –, Alexandre, 25 ans, signera son premier CDI. Une intégration rare pour un autiste : en France, moins de 1 % des 400.000 adultes présentant un « trouble du spectre autistique » travaillent.

Nombre d’entre eux sont pourtant dotés d’une intelligence normale et présentent même des compétences hors du commun. Et pour cause : « Les autistes ont des centres d’intérêt très restreints auxquels ils consacrent tout leur temps. Ils deviennent donc des experts dans ces domaines. Par exemple en informatique, où leur capacité de concentration et leur sens du détail leur permettent de repérer rapidement des erreurs dans des schémas complexes », détaille Flora Thiébaut, cofondatrice d’ Auticonsult, l’entreprise de service informatique(1) qui s’apprête à recruter Alexandre.

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Lui est plus précisément atteint du syndrome d’Asperger. A première vue, impossible de le deviner : Alexandre se tient et s’exprime « normalement ». Il perçoit pourtant le monde d’une manière radicalement différente des « neurotypiques », le nom donné par les autistes aux non-autistes. « Nous ne parvenons pas à visualiser un ensemble, nous nous focalisons sur les détails », nous explique-t-il.

« Je ne sais jamais ce que l’autre pense »

Pour tenter de comprendre, nous lui demandons ce qu’il voit dans cette pièce des locaux de 20 Minutes où nous nous rencontrons. « Les gonds de la porte ! », répond-il tout de go. « Il y a en a quatre, mais deux sont plus rapprochés. Je me demandais pourquoi ». Maintenant que nous les regardons, ça saute aux yeux : les gonds sont effectivement disposés d’une manière étrange. Nous ne l’avions jamais remarqué…

Alexandre a travaillé seulement trois mois dans sa vie – un poste de laborantin en CDD. Sa mission était d’analyser des échantillons. « A force d’appliquer le mode opératoire, j’ai trouvé le moyen d’accroître le rendement tout en préservant le même niveau de qualité. Mais cela n’a pas réjoui mon chef. Au contraire : quand il l’a découvert, il a été très en colère, m’accusant de me croire supérieur. Mais moi, je voulais juste que nous soyons plus productifs… Je n’ai jamais compris sa réaction ».

Alexandre n’a jamais retrouvé de travail. Il a pourtant envoyé des CV « partout ». « J’ai sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas… Je n’en sais rien : je ne sais jamais ce que l’autre pense ». Cette impossibilité à se projeter dans la tête de l’autre, à décrypter ses attentes, ses émotions, ses intentions, ses sous-entendus, est l’une des caractéristiques des autistes. Leur incapacité à mentir en est une autre. Et ce sont là, selon Flora Thiébaut, leurs principaux handicaps à l’intégration dans le monde professionnel.

« Un autiste va dire ce qu’il pense et non ce qu’il pense que l’autre veut entendre », résume-t-elle. Elle raconte cette anecdote de recrutement, lorsqu’elle demande à l’un des candidats s’il a déjà travaillé dans la programmation informatique et que celui-ci lui répond : « Non ». « Il n’a pas ajouté, par exemple, qu’il s’y intéressait… Il s’est contenté de répondre à la question sans chercher à "enjoliver" cette réponse », sourit-elle.

« Je me suis constitué un répertoire de répliques »

Enjoliver un échange est un concept incompréhensible pour un autiste. La plupart des codes sociaux n’ont donc aucun sens pour eux. Comme le fait de saluer quelqu’un. « J’ai dû apprendre cette règle de dire "bonjour" à l’autre comme si j’apprenais une formule mathématique, en la répétant, encore et encore », confie Alexandre. « Dire "bonjour" ne permet ni de donner, ni de demander une information. Cela ne sert à rien… Mais les neurotypiques aiment le dire, alors nous essayons de penser à le dire aussi », explique Josef Schovanec, l’un des plus célèbres autistes français, qui tient notamment une chronique de voyages sur Europe 1.

Et d’ajouter : « Nous passons notre vie à apprendre à vous singer. Par exemple au travail, nous nous forçons à demander à nos collègues comment ils vont, en sachant qu’ils répondront toujours "ça va". Nous le faisons, même si nous continuons de trouver cela étrange… Vous posez des questions sans vouloir entendre les véritables réponses : mais pourquoi faites-vous cela ? ».

Grégory (2), 29 ans, juriste français expatrié aux Etats-Unis, est lui aussi dans « l’imitation systématique ». Depuis l’enfance, il observe les interactions entre les neurotypiques et apprend par cœur leurs questions et leurs réponses. « Je me suis constitué un répertoire de répliques mais parfois, je les sors au mauvais moment… Comme je ne ressens pas ce qu’il faut dire, je suis obligé d’intellectualiser chaque échange ».

Ce qui exige beaucoup de pratique : « Lors de mon récent séjour à Paris, une personne dans le métro m’a dit "pardon". Cela m’a plongé dans un état de confusion car je me suis souvenu qu’il existait plusieurs formes de "pardon". La personne pouvait vouloir s’excuser ou au contraire me signifier que je la dérangeais… Mais j’avais oublié comment décrypter le ton du "pardon" et je ne savais plus comment réagir ».

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C’est pour cette raison que Grégory aime travailler aux Etats-Unis : « La langue anglaise est concrète, directe, alors que la langue française est truffée d’implicites, de nuances… ». Tout n’est pas pour autant parfait au pays de l’oncle Sam : « La méchanceté est universelle », se désole-t-il. « Si je suis malmené, je n’ai aucune répartie : comme les autistes ne sont pas dans le jugement, nous ne trouvons pas les éléments nous permettant de dégrader l’autre ».

Ils peuvent cependant blesser cet autre sans le vouloir – leur perfectionnisme couplé à leur honnêteté les poussera par exemple à faire remarquer à un collègue ayant travaillé toute la nuit sur un rapport que ce dernier comporte 1.423 fautes d’orthographe.

Les autistes doivent également gérer leur hypersensibilité sensorielle. Pour Grégory, le plus dur, c’est le bruit. Et travailler en open space, « c’est comme écrire une dissertation au milieu d’un chantier de 100 personnes ».

« Notre marginalité peut-être profitable à la société »

Josef Schovanec estime normal d’apprendre les codes des neurotypiques. Mais il aimerait bien que les neurotypiques apprennent ceux des autistes. « En France, l’autisme touche 1 % de la population, ce n’est pas rien ! ». Ce globe-trotter qui parle 13 langues dont six couramment cite l’exemple de Tel-Aviv, où « le moindre agent aéroportuaire sait comment reconnaître un autiste et comment lui parler. Mais en Israël, les entreprises se battent – et c’est vraiment le terme – pour recruter des autistes ».

Ce qui les séduit ? Leur perfectionnisme, leur force de travail et surtout, leur regard différent. Illustration avec cette petite fille autiste à qui l’on demande quel est le pluriel d’« arbre » et qui écrit « forêt ». « Nous pouvons trouver des solutions que vous n’aurez jamais vues. Je crois que c’est ce que nous pouvons apporter de mieux au monde de l’entreprise », dit Alexandre.

Et c’est déjà ce qu’outre-Atlantique, les autistes font, comme le rappelle Josef Schovanec : « A votre avis, pourquoi Facebook a-t-il un logo bleu ? Parce que c’est la couleur de l’autisme ! Mark Zuckerberg fait partie de notre club, comme Bill Gates et comme la plupart des ingénieurs de la Silicon valley. Vous voyez : notre marginalité peut être profitable à la société ». La Silicon valley prouve qu’elle peut même en définir les nouvelles interactions sociales.

(1) Filiale d’une entreprise allemande, Auticonsult est la première entreprise française à employer exclusivement des personnes avec autisme en tant que consultants en informatique.

(2) Prénom d’emprunt.