Chiffres du chômage: «Oui, on peut parler d'inversion de la courbe du chômage»

INTERVIEW L’économiste Eric Heyer commente les derniers chiffres du chômage…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Illustration Pôle Emploi, le 13 octobre 2015
Illustration Pôle Emploi, le 13 octobre 2015 — M.BOSREDON/20MINUTES

Et si elle était enfin là, la fameuse inversion de la courbe du chômage que François Hollande nous promet depuis si longtemps ? En avril, et pour le deuxième mois consécutif, le nombre d’inscrits à Pôle emploi en catégorie A est en baisse. Une période au cours de laquelle cette catégorie des demandeurs d’emploi sans aucune activité s’est allégée de 80.000 personnes. Depuis le début de l’année, la France compte au total près de 70.000 chômeurs de moins. Une baisse qui profite à toutes les tranches d’âge, en particulier celle des jeunes de moins de 25 ans.

Est-ce pour autant le début de la fin des soucis ? Eric Heyer, directeur du département Analyse et Prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), décrypte tous ces chiffres pour 20 Minutes.

Peut-on enfin parler d’inversion de la courbe du chômage après ces deux mois consécutifs de baisse ?

Selon l’INSEE, le chômage avait déjà commencé à baisser depuis 2015. Là, on enregistre deux mois de baisse consécutifs, mais la reprise du marché du travail ne s’analyse pas sur une période aussi courte, le mois prochain les chiffres seront peut-être en hausse. Mais le fait est qu’aujourd’hui,la croissance redémarre, qu’il y a bien une reprise de l’activité et que le chômage baisse : on peut donc bien parler d’inversion de la courbe du chômage. Mais le taux de chômage reste très élevé et la baisse, elle, est légère.

Cette baisse du mois d’avril coïncide avec une « hausse inhabituellement forte » des sorties pour défaut d’actualisation, les chiffres annoncés sont-ils fiables ?

Oui, ils le sont. Des défauts d’actualisation, il y en a à chaque fois qu’il y a des reprises d’emploi. Quand il y a des créations d’emplois dans l’économie, les chômeurs qui ont trouvé un emploi oublient fréquemment de réactualiser leur dossier, tout simplement parce qu’ils ont autre chose à faire. C’est différent des radiations. Mais même en prenant en compte tout ça, les chiffres lissés sur la dernière année montrent qu’il y a bien une baisse du chômage.

Est-ce le fruit de la politique du gouvernement ?

Une baisse du chômage, c’est forcément multifactoriel. La reprise de l’activité est due en partie à des phénomènes exogènes : la baisse du prix du pétrole, le maintien du cours de l’euro ou encore les taux d’intérêt qui restent bas. Mais elle est aussi pour partie le résultat de l’action du gouvernement, du pacte de responsabilité, du CICE. Dans un premier temps, ces mesures ont pesé sur l’économie parce qu’il a fallu les financer, mais on commence aujourd’hui à en voir les effets.

Selon le FMI, 9 chômeurs français sur 10 ne retrouveront pas d’emploi, la faute à un chômage structurel et non conjoncturel. Que faut-il en penser ?

Avant la crise de 2008, le taux de chômage était de 6,8 % en France, pour atteindre les 10 % quelques années plus tard. Et que s’est-il passé dans ce temps-là : a-t-on durci le Code du travail ou est-ce l’activité qui a complètement chuté ? La tendance a plutôt été à la flexibilisation du marché du travail en France et globalement, à une politique budgétaire plus dure et à des mesures d’austérité fiscale. Donc si le chômage était de nature structurelle, comme l’estime le FMI, tout cela aurait permis de le faire baisser, et on aurait dû observer des tensions inflationnistes. Or l’inflation est nulle voire négative, le chômage n’a pas drastiquement baissé et la croissance est restée au point mort un bon moment. Quand on écoute les chefs d’entreprise, le problème, c’est que les carnets de commandes sont vides, preuve que le chômage est surtout conjoncturel, et qu’il suffit qu’il y ait plus de croissance pour que le chômage baisse.

Avec la reprise de la croissance, peut-on alors considérer, comme le dit François Hollande, que « ça va mieux » ?

Oui, « ça va mieux », mais cela ne veut pas dire que ça va bien. On avait l’an dernier un chômage à 10 %, un déficit budgétaire colossal et un déficit commercial assez important. Aujourd’hui, le chômage reste massif mais il s’inscrit dans une tendance à la baisse, même si elle est faible. Le déficit budgétaire est moins élevé et le déficit commercial s’est réduit. Tout ne va pas pour le mieux, mais c’est un bon début.

Toutefois, c’est un équilibre fragile. On est aujourd’hui à un niveau de croissance de 1,5 %, soit juste au-dessus du niveau qui permet de recréer des emplois [1,3 %]. Mais des blocages qui durent ou encore la possibilité d’un Brexit sont des événements qui pourraient vite nous faire perdre quelques dixièmes de points de croissance. On ne peut pas crier victoire, d’autant qu’il faudrait de nombreux mois de baisses consécutives du nombre de demandeurs d’emploi pour enfin pouvoir dire que « ça va bien ».