TAFTA: Ce que l'Europe perdrait (ou pas) à abandonner les négociations

ACCORDS Détracteurs et défenseurs du projet de traité de libre-échange réagissent aux menaces d'abandon des négociations brandies ce mardi par la France...

W.P.

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un manifestant anti-TTIP (Tafta), à Hannovre.
un manifestant anti-TTIP (Tafta), à Hannovre. — Markus Schreiber/AP/SIPA

Un jour après la divulgation d’une quinzaine de documents relatifs au Traité de libre-échange transatlantique (Tafta ou TTIP) par l’ONG Greenpeace, c’est aujourd’hui l’arrêt des négociations entre Europe et Etats-Unis qui est sur la table. « Au vu de l’état d’esprit aujourd’hui des Etats-Unis, cela semble l’option la plus probable. », a ainsi déclaré ce mardi sur Europe 1 le secrétaire d’Etat au Commerce extérieur Matthias Fekl. Un peu plus tard, c’est François Hollande en personne qui l’assurait : « A ce stade » des négociations, « la France dit non » au traité de libre-échange atlantique. Nombre de détracteurs estiment que l’UE à plus à y gagner qu’à y perdre en lâchant l’idée d’un traité bilatéral. Mais que perdrait donc l’Europe à balayer d’un revers de main ce Tafta ? 20 Minutes a interrogé trois experts.

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L’accès à un immense marché en bonne santé économique

Favorable à l’établissement du TTIP, Patrick Messerlin, professeur émérite à Sciences-Po, estime que les entreprises européennes « et donc les entreprises françaises », pourraient passer à côté d’un marché « aussi gros que le nôtre, largement unique et dont le taux de croissance, qui se situe entre 2,5 et 3 % est bien supérieur au nôtre. » Le professeur d’économie met plus précisément l’accent sur les droits de douane à l’exportation, qui seraient « amenés à être abaissés voire à disparaître ». « S’il n’y a pas de droits de douane sur des produits comme le vin ou le textile français, nos exportateurs nationaux pourraient exporter leurs produits plus facilement, » souligne-t-il.

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Edouard Bourcieu, représentant de la commission européenne en France pour les affaires commerciales, cite de son côté l’exemple des accords établis avec la Corée du Sud – marché qui était réputé pour être très fermé - pour illustrer les éventuels bienfaits d’un accord avec les Etats-Unis sur l’économie européenne. « Les exportations européennes [en Corée du Sud], tous produits confondus, ont augmenté de 70 % tandis que le déficit commercial est devenu un excédent de 10 milliards d’euros. » De quoi faire rêver.

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L’accès aux compétences américaines

Si le Tafta fait couler l’encre sur le vieux continent, c’est que ce dernier tremble face à la possibilité de voir débarquer les OGM et poulets au chlore américains sur le marché européen. « Dans certains cas, cela vire à la paranoïa », fustige Patrick Messerlin, qui rappelle que les Etats-Unis n’ont pas que de mauvaises choses à apporter sur le plan sanitaire. « Les principes de précautions des Européens me font rire. Ce sont les Américains qui ont découvert le scandale Volkswagen. Et sur le plan médical, l’agence de santé américaine a été plus rapide que nous pour retirer certains médicaments de la circulation », note-t-il.

Un avantage sur les pays émergents

Enfin, en abandonnant les négociations sur le TTIP, il y a selon ses défenseurs, un risque majeur de prendre du retard sur les pays émergents comme la Chine ou le Brésil. « A l’heure actuelle, la plupart des pays négocient ce genre d’accords bilatéraux. Soit nous décidons de peser sur le cours des événements, soit nous prenons le risque de laisser passer le train et de nous marginaliser », prévient Edouard Bourcieu. Une position également tenue par Patrick Messerlin. « Ne pas le signer revient à abandonner le marché aux Japonais, aux Australiens, aux Chinois, etc. Tous ces pays-là vont avoir accès au marché américain sans droits de douane et pas nous. Et pourtant, ils n’ont pas vendu leur âme au diable », ironise-t-il.

Tous les problèmes liés aux normes américaines

Comme beaucoup de détracteurs du TTIP, Thomas Porcher, professeur à la Paris School of Business et auteur de Tafta, l’accord du plus fort, se démarque de cette analyse libérale. Selon lui, l’Europe (et les citoyens européens) auraient plus à perdre à signer l’accord qu’à l’abandonner en raison notamment de la menace d’un « nivellement vers le bas » sur les questions agroalimentaire et écologique. « Tafta serait une bonne idée s’il s’agissait d’établir un nivellement vers le haut grâce auquel on créerait une zone de libre-échange moderne. Là, on est sur un accord type années 90 sans contraintes négatives pour les entreprises qui ne respecteraient pas certaines normes environnementales. Le texte ne répond pas à la réalité de la transition énergétique, au problème du chômage ni aux inégalités », peste-t-il.

Le professeur d’économie craint d’autre part que le rapport de force entre les deux parties soit très déséquilibré : « Sur les dix plus grandes multinationales, huit sont américaines, contre zéro pour l’Europe. Les multinationales américaines vont vouloir imposer leurs normes car elles n’ont aucun intérêt à céder aux normes européennes, y compris dans l’agroalimentaire », alerte Thomas Porcher. « Négocier avec les Etats-Unis, ce n’est pas négocier avec la Corée du Sud. Les Etats-Unis adoptent une diplomatie agressive qui marche très bien depuis plusieurs années maintenant », estime-t-il.

« Nous ne sommes pas du tout obligés de signer un traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Nous échangeons déjà beaucoup avec eux. Mon téléphone est américain, mon ordinateur est américain, preuve que le libre-échange est déjà là », conclut-il.