«Un leader n'est pas un héros, c'est avec les autres qu'il écrit l'histoire»

INTERVIEW Philippe Gabilliet, professeur de psychologie à l’ESCP Europe, explique en quoi consiste le leadership et comment le développer...

Propos recueillis par Céline Boff

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Image tirée du film Le discours d'un roi, réalisé par Tom Hooper. Ici, les acteurs Colin Firth et Helena Bonham Carter.
Image tirée du film Le discours d'un roi, réalisé par Tom Hooper. Ici, les acteurs Colin Firth et Helena Bonham Carter. — LILO/SIPA

Des grands dirigeants font appel à ses services et il est également connu sur le web pour ses vidéos stimulantes. Philippe Gabilliet, professeur de psychologie à l’ESCP Europe et auteur de l’ouvrage Eloge de l’audace et de la vie romanesque (Editions Saint-Simon) intervient ce vendredi au Printemps de l’optimisme, qui se tient jusqu’à samedi à Paris. 20 Minutes en a profité pour l’interroger sur les notions très en vogue de leadership et d’optimisme. Rencontre.

On en parle beaucoup mais finalement, qu’est-ce que le leadership, que les Africains et les Québécois préfèrent nommer « chefferie » ?

Le leadership est la capacité d’une personne à fédérer les autres, à leur inspirer confiance, à susciter leur enthousiasme, à leur donner envie de se mobiliser autour d’un projet ou d’un but. En résumé, un leader est celui qui parvient à se créer des « followers ». Mais il ne faut pas confondre le leadership et le  charisme. Des personnes réservées peuvent se révéler être de très bons leaders. Le leadership est la rencontre entre une personnalité et un contexte : il ne peut s’exprimer que si une situation lui permet d’exister.

Etre un leader est-il à la portée de chacun ? Cette « capacité » peut-elle s’apprendre ?

Je crois que sauf à être maladivement introverti et/ou à n’avoir aucun intérêt pour l’autre, tout individu peut devenir un vrai leader… à condition d’être dans le « bon » contexte. Par exemple, le leader d’un mouvement religieux a peu de chance de devenir celui d’un groupe de gangsters. De même, des salariés peuvent être de « simples » exécutants dans le monde du travail et se révéler être des élus locaux hors pair ou des militants associatifs très actifs.

Si le leadership peut s’apprendre, comment pouvons-nous le développer au quotidien ?

Si vous avez cette envie, il ne sert à rien de suivre une formation à la prise de parole en public ou encore de s’inscrire à un cours de théâtre. Ce qu’il vous faut, c’est trouver un projet qui nécessite de mobiliser d’autres personnes pour aboutir. C’est en expérimentant que vous améliorerez votre leadership. Mais il est important de se poser certaines questions au préalable. Se demander par exemple si nous sommes une personne en qui les autres peuvent avoir confiance ou ce que cela peut représenter pour autrui de travailler avec nous. Il est également essentiel de s’interroger sur les besoins des personnes qui nous entourent, sur ce qu’elles attendent pour être mises en mouvement. Il faut enfin identifier les soutiens à mobiliser pour mener à bien le projet. Car un leader n’est pas un héros : c’est avec les autres qu’il écrit l’histoire.

Le leadership passe-t-il forcément par la parole ?

Elle est essentielle, mais il n’est pas nécessaire d’être un grand éloquent pour autant. Le film Le Discours d’un roi l’illustre bien : l’enjeu est de travailler à maîtriser sa parole, mais aussi d’accepter ses défauts et d’essayer d’en faire des atouts. En revanche, une personne qui se pose en face des autres, qui ne dit rien et qui les emporte avec lui n’est pas un leader, c’est un gourou.

Justement, développer son leadership, n’est-ce pas manipuler les autres ?

Il ne faut pas confondre influence et manipulation, qui est une pathologie de l’influence. Nous cherchons tous à influencer les autres, c’est le jeu de la relation. Mais les manipuler, c’est chercher à les influencer sans leur dévoiler nos véritables objectifs et sans tenir compte de leurs besoins. C’est une influence qui manque de bienveillance et qui relève même parfois seulement de la malveillance.

Mais finalement, le leadership, à quoi sert-il ? Est-il opportun de chercher à le développer quand le monde du travail invite les salariés à toujours moins réfléchir, à être toujours moins responsables ?

Bien sûr, le travail n’est pas un monde bienveillant. Vous êtes exceptionnel lorsque vous atteignez vos objectifs, vous êtes mauvais lorsque vous n’y parvenez pas. Les réussites s’oublient vite, il y a peu de gratitude. Pour autant, nous avons tous le pouvoir, que ce soit au travail ou dans nos vies personnelles, de changer certaines choses. D’identifier un projet concret et inspirant dont nous pourrions prendre le leadership pour améliorer notre environnement. Et je crois que nous pouvons y gagner beaucoup et même l’essentiel, à savoir la satisfaction de mener à bien des objectifs qui nous tiennent à cœur.

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Vous parlez beaucoup du rôle de la chance dans la réussite. Et d’après vous, avoir de la chance, cela s’apprend…

La chance n’est pas ce qui vous arrive d’inattendu, mais ce que vous allez faire de cet inattendu. Ceux que l’on appelle les chanceux n’ont pas davantage de chance, ils sont seulement plus attentifs aux opportunités. Dans chaque situation, les meilleures comme les pires, ils recherchent une possibilité d’action.

Et je crois que la chance doit être comme l’argent, c’est-à-dire qu’elle doit circuler : je suis convaincu que si nous devenons une chance pour les autres, si nous cherchons à les aider, les autres seront un jour une chance pour nous.

Vous participez au Printemps de l’optimisme. « Adoptez la positive attitude », « soyez heureux », sont des messages que l’on entend de plus en plus. Ne sont-ils pas fatigants ?

Ils sont absolument lénifiants et malsains ! Mais attention : le monde des optimistes n’est pascelui des positivistes. Les optimistes constatent la noirceur du monde, ils ne la nient pas, ils ne la minimisent pas, mais ils veulent optimiser cette réalité, la transformer, trouver des solutions nouvelles, même si elles ne sont qu’imparfaites et temporaires. Leur finalité n’est le bonheur. L’essayiste Pascal Bruckner a dit : « J’aime trop la vie pour ne vouloir qu’être heureux » et je crois comme lui qu’il existe une valeur supérieure au bonheur, celle de la passion.

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Faut-il forcément être optimiste pour être un bon leader ?

Il me semble difficile de mobiliser les autres en étant pessimiste. Mais le pessimisme n’est pas pour autant à rayer de la carte, il n’est pas le mal, il est au contraire une très belle attitude, notamment pour les experts : il est une ressource de précaution, quand l’optimisme est une ressource d’action.