Loi El Khomri: «J'espère avoir encore des droits quand je serai dans le monde du travail»

SOCIAL « 20 Minutes » a demandé à sept lycéens et étudiants pourquoi ils manifestaient ce mercredi contre le projet de loi El Khomri…

Céline Boff

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Les lycéens ont manifesté le 9 mars contre le projet de loi El Khomri. Le défilé est notamment passé par Bastille.
Les lycéens ont manifesté le 9 mars contre le projet de loi El Khomri. Le défilé est notamment passé par Bastille. — C.B.

Mercredi 9 mars, 11h. Les lycéens commencent à affluer place de la Nation (Paris 12e), sous la pluie et dans le froid. Mais « loin d’être découragés par ce temps de merde », ils sont « dé-ter-mi-nés », nous assurent-ils.

Des lycéens mobilisés le 9 mars, place de la Nation, sous la pluie.
Des lycéens mobilisés le 9 mars, place de la Nation, sous la pluie. - C.B.

Bien sûr, les pancartes sont de sortie. Les slogans aussi. Ce sont les grands classiques qui résonnent le plus, les « El Khomri, t’es foutue, la jeunesse est dans la rue » et les « Hollande, si tu savais, ta réforme où on se la met ». Quelques pétards viennent régulièrement couvrir les chants. Une poignée de jeunes taguent ou frappent contre des vitrines.

Ce qui agace profondément Margaux, 17 ans, en terminale ES.

Margaux, 17 ans, en terminale ES.

« Les dégradations, les pétards, ça nous nuit, nos arguments sont moins entendus, alors qu’on a vraiment des choses à dire. Moi, je suis là pour protéger mon avenir, parce que j’espère avoir encore des droits quand je serai dans le monde du travail. Les heures supplémentaires quasiment pas payées, les indemnités fixées avant même qu’il y ait un procès… Je trouve cela juste horrible. Bien sûr, le chômage, c’est angoissant. Et c’est pour ça que je veux faire les plus longues études possibles. Mais si c’est pour obtenir au final un travail plus précaire, à quoi ça sert ? Pour mettre en place une telle loi, Hollande aurait dû candidater sous les couleurs de la droite, pas celle de la gauche. »

Plus loin, vers Bastille, policiers et CRS se regroupent à la hâte. Ils ont été dépêchés ici à la dernière minute et ils sont tendus. « Ce parcours n’était pas prévu ! », peste l’un d’entre eux. Les lycéens commencent à gagner la place, mais la circulation n’est pas coupée. Des automobilistes se retrouvent coincés au milieu des manifestants. A la vue des forces de l’ordre, les jeunes se mettent à hurler. Et lancent à nouveau des pétards.

Les lycéens essayent tant bien que mal de rejoindre la place de la République. Ils déambulent en ordre dispersé dans de petites rues où les accrochages avec les automobilistes sont fréquents. Mais ils reçoivent aussi le soutien de certains passants. Et celui de jeunes parents qui attendent leurs enfants devant les grilles d’une école primaire.

C’est là que nous croisons Yanis, 15 ans, en seconde.

Yanis, 15 ans, en seconde.
Yanis, 15 ans, en seconde. - C.B.

« C’est ma première manifestation et ça fait du bien. Mais ça renforce aussi ma colère. Moi, je rêve d’un grand mouvement, comme en Turquie en 2013. Tout le monde en rêve d’ailleurs, c’est pour ça qu’on est là aujourd’hui. Pour changer les choses. Mais je suis confiant. Même si tout le monde n’est pas dehors aujourd’hui, tout le monde est contre cette loi El Khomri. Personne ne la défend, sauf les patrons. Et ils représentent quoi ? 2 % des gens ? Il n’y a aucune raison qu’elle passe. »

13h. Siège du Medef, 55 avenue du Bosquet, Paris 7e.

Les manifestants réunis à l’appel des syndicats de salariés commencent à marcher. Direction le ministère du Travail. Les syndicats étudiants avaient eux aussi appelés leurs troupes à se joindre à ce rassemblement. Mais Dodo, 20 ans, étudiant en master d’histoire, est l’un des rares jeunes présents ici.

Dodo, 20 ans, et sa pancarte

« J’ai lu des articles du Figaro et de L’Humanité pour me faire mon opinion et je crois que ce gouvernement se contente de faire comme les autres, comme en Italie ou en Espagne. Mais on a vu les résultats, non merci ! Nous, les jeunes, sommes déjà confrontés aux CDD et à l’intérim et ça ne suffit pas, maintenant, le gouvernement cherche aussi à précariser le CDI. Il nous dit que cette loi créera plus de travail, peut-être, mais quel genre de travail ? La vérité, c’est que nous aurons surtout plus de galère. Moi, je m’apprête à rentrer dans la vie active comme on rentrerait dans un désert… Je voudrais autre chose. Je voudrais un monde du travail où salariés et patrons travailleraient main dans la main, en négociant de manière équilibrée. Et il ne faut pas nous prendre pour des cons : la seule façon d’y parvenir, c’est avec un code du travail qui reste le socle commun. »

13h17. Les CRS ont dressé un barrage boulevard des Invalides, juste avant le ministère du Travail.

Les manifestants ne peuvent plus avancer. Certains redoutent des incidents mais les troupes restent calmes. « Tous à Répu ! », entend-on. Anouk, Margot, Raphaëlle et Iliana, quatre lycéennes, s’apprêtent à rejoindre le métro.

Anouk, Margot, Raphaëlle et Iliana.
Anouk, Margot, Raphaëlle et Iliana. - C.B.

« J’ai lu plusieurs articles pendant mes vacances. Ce qui me choque le plus, c’est le fractionnement du temps de repos, que les heures supplémentaires puissent être calculées sur une période de trois ans et, bien sûr, le plafonnement des indemnités prud’homales. En gros, ça veut dire que dans cinq ans, je serai sur le marché du travail, mais dans des conditions encore plus dégradées », lance Anouk, 15 ans. Son amie Raphaëlle, 16 ans, abonde : « Certains économistes disent que cette loi créera de l’emploi. Mais elle créera surtout plus de travailleurs pauvres, comme en Allemagne. Socialement, ce ne sera pas mieux et je trouve cela scandaleux ».

Iliana, 16 ans, juge surtout cette loi « très insultante pour les militants et les membres du PS qui n’ont pas cette vision de la gauche, qui n’ont pas fait campagne pour cela. Mais ce qui est bizarre, c’est que seule une minorité s’oppose, les frondeurs ». Margot, 16 ans, se sent quant à elle « sacrifiée » : « Notre génération n’a déjà plus l’espoir d’exercer plus tard le métier qui correspond vraiment à ses passions, à ses envies. Nous, on doit choisir nos études en fonction des filières qui ne sont pas bouchées et qui offrent des salaires convenables… On nous a déjà fermé beaucoup de portes et là, ça continue ».