Hiver doux et attentats: les maraîchers du «Jardin de la France» en péril

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Des cultivateurs récoltent des salades dans une serre, le 16 février 2016 à Thuir, près de Perpignan
Des cultivateurs récoltent des salades dans une serre, le 16 février 2016 à Thuir, près de Perpignan — RAYMOND ROIG AFP

«C'est la pire crise en vingt ans»: l'hiver doux et la chute de la consommation provoquée par les attentats menacent les maraîchers des Pyrénées-Orientales, «Jardin de la France», déjà fragilisés par la concurrence de l'Espagne.

«Regardez, la laitue est prête là», dit Jean-Yves Deprade, en séparant une feuille de salade vert chlorophylle aux bords qui commencent à rouiller. «Elle aurait déjà dû être partie. Mais on n'arrive pas à la vendre», regrette l'exploitant de l'entreprise La Comtesse.

A Thuir (Pyrénées-Orientales), dans une de ses immenses serres de trois hectares, des rangs de batavia, feuilles de chêne et autres laitues se perdent jusqu'à l'horizon, aussi loin que porte le regard, attendant un hypothétique acheteur.

«C'est la pire année que j'ai connue», lâche Pierre Batlle, président de La Comtesse, en activité depuis vingt ans.

D'abord, il y a eu «l'hiver doux», raconte l'exploitant. «Il a fait bon partout en Europe», même dans le nord, ce qui a réduit à néant l'avantage du Roussillon, normalement seule région de France à pouvoir produire des salades de qualité en plein hiver.

«J'ai même vu de la scarole de Strasbourg à Noël. Elle était nickel», abonde Yves Aris, président du syndicat agricole FDSEA des Pyrénées-Orientales.

«Mais le plus gros problème», poursuit Pierre Batlle, «c'étaient les attentats» du 13 novembre. «Ils ont marqué un coup d'arrêt net à la consommation. Les gens ne sortaient plus dans les magasins et la fréquentation des restaurants a chuté de 30 à 40%. On vendait entre 5 et 10 centimes la pièce», tandis qu'une salade coûte entre 25 et 30 centimes à produire.

«Aujourd'hui, les prix ne sont toujours pas remontés: je vends entre 15 et 20 centimes en moyenne. Il va me manquer entre 350.000 et 450.000 euros sur mon chiffre d'affaires de deux millions par an», calcule M. Batlle, qui craint de devoir licencier certains de ses trente employés.

- A peine 300 euros par mois -

Sur l'ensemble du département, les pertes atteignent huit millions d'euros à la fin janvier, selon la FDSEA. Or, les revenus bruts des exploitants ne sont que de 10 millions d'euros par an, soit à peine 300 euros par mois par agriculteur, selon la MSA, la sécurité sociale agricole, pour l'année 2014.

«Un tiers des agriculteurs sont en déficit. On commence à avoir de la panique», avertit M. Aris. «C'est la pire crise depuis une vingtaine d'années», confirme-t-il, rappelant que le secteur est déjà mis à mal par la concurrence des pays du Sud.

Autrefois «jardin primeurs de la France», le département a perdu, depuis les années 80 et l'entrée dans l'UE de l'Espagne et du Portugal, les quatre cinquièmes de ses maraîchers. «Nous sommes environ aujourd'hui 300 exploitations, contre 2.000 à l'époque», explique le syndicaliste.

«Il y a 10 ans, les Pyrénées-Orientales produisaient 100 millions de salades, contre 45 millions actuellement. Tous les ans, on perd des producteurs», déplore-t-il.

L'équation est simple, poursuit M. Batlle: le coût de la main-d'oeuvre horaire, charges comprises, est de «3 à 5 euros en Espagne, contre 12 à 13» en France. «Le coût de la salade espagnole est de 50 à 60% inférieur au nôtre.»

«On ne s'en sort pas», conclut l'entrepreneur, rappelant que les Pyrénées-Orientales dépendent étroitement de l'agriculture. «Une région comme la nôtre n'a pas d'industrie. Si nous, on disparaît, c'est toute la région qui s'appauvrit.»

Face à la crise «récurrente», Yves Aris appelle à un «plan Marshall». «C'est soit ça, soit un plan social», avertit-il.

Lors d'une réunion vendredi avec la grande distribution et les pouvoirs publics, les producteurs vont répéter leur revendication: «il faut que le producteur soit respecté. Nous voulons un prix recommandé d'un euro par salade, avec 50 centimes pour le producteur.»

«Qu'on arrête cette guerre des prix, car c'est nous la chair à canon», conclut Yves Aris.