Crise agricole française: Que peut (et veut) faire l'Europe?

AGRICULTURE Les ministres européens de l’Agriculture se sont réunis lundi à Bruxelles...

Céline Boff

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Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture. Illustration.
Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture. Illustration. — REVELLI-BEAUMONT/SIPA

La mobilisation continue. Les agriculteurs ont mené plusieurs actions lundi à Vannes, à Caen ou encore dans l’Ain. De quoi maintenir la pression alors que les ministres européens de l’Agriculture se réunissaient à Bruxelles. Les choses vont-elles vraiment bouger comme l’affirmait jeudi dernier le président Hollande ? 20 Minutes fait le point.

Que demande la France ? 

Si les éleveurs ne vivent plus de leur travail, c’est parce que les prix se sont effondrés. Et ce, parce que les volumes produits ne cessent d’augmenter alors que la demande mondiale diminue, en raison du ralentissement économique. La France voudrait donc que l’UE relève ses « prix d’intervention », c’est-à-dire le prix plancher à partir duquel elle s’engage à acheter les produits des agriculteurs pour les stocker. La France milite également pour la mise en place d’un étiquetage sur la provenance de la viande, notamment pour les produits transformés. Les agriculteurs voudraient enfin la levée de l’embargo russe et l’arrêt des distorsions de concurrence, en particulier sociales et fiscales, au sein de l’UE.

La France est-elle la seule en crise ? 

Non. « La Pologne et l’Espagne ont également mis sur la table européenne leur propre crise agricole, qui frappe le secteur laitier pour la première et la filière fruits et légumes pour la seconde », répond l’économiste Marianne Lefebvre, spécialiste de la politique agricole européenne. Mais d’autres pays s’en sortent très bien, comme les Pays-Bas ou l’Allemagne. Les éleveurs français sont particulièrement remontés contre leurs homologues allemands, qui pratiquent le dumping social en employant des travailleurs détachés venus de l’Est qu’ils payent de 4 à 5 euros de l’heure, soit 9 euros avec les cotisations sociales, quand les agriculteurs français rémunèrent leurs salariés entre 9 et 11 euros de l’heure, soit 18 à 22 euros cotisations comprises. Dans le secteur du porc, les Français accusent également les Allemands de fraude à la TVA. Une plainte contre l’Etat allemand a d’ailleurs été déposée par un collectif français auprès de la Commission européenne.

Le dossier est-il pris au sérieux par Bruxelles ? 

Pas vraiment. Preuve en est la place accordée à cette crise agricole au Conseil européen de ce lundi : « Elle ne fait pas l’objet d’une réunion à part entière mais d’une simple "discussion", programmée à l’heure du déjeuner », souligne Marianne Lefebvre. Tout simplement parce que Bruxelles pense que c’est à la France de régler ses problèmes et en l’occurrence, de réformer son agriculture. « En Europe, beaucoup estiment que la France n’a pas su évoluer vers un modèle réellement productiviste », note l’économiste. Dans la filière du lait, les exploitations françaises sont en effet plus petites avec 47 têtes de bovins en moyenne, contre 51 en Allemagne, 76 aux Pays-Bas, 81 en République Tchèque et 123 au Danemark, selon une enquête de la Commission européenne publiée en 2012. Et puis, comme le souligne Xavier Beulin, patron de la FNSEA, le principal syndicat agricole, « un certain nombre d’Etats membres considèrent qu’après tout, les plus faibles vont tomber et qu’on prendra leur place sur le marché européen ».

Que va décider Bruxelles ? 

Rien dans l’immédiat. Et sans doute peu de choses à plus long terme. D’abord parce que l’Irlandais Phil Hogan, le commissaire européen en charge de l’Agriculture, a une approche très libérale du dossier : « Il est de ceux qui pensent que le budget de la PAC [Politique agricole commune] doit baisser », souligne Marianne Lefebvre. L’homme n’est pas non plus fan des outils de régulation, tel que le relèvement des prix d’intervention. Il considère « qu’une hausse [des prix] n’encourage pas à la baisse de la production alors que la crise du lait est essentiellement une crise de surproduction », avance Le Monde. Sans compter que le stockage de denrées, qu’il soit public ou privé, se révèle très coûteux.

Et que peut faire la France ? 

Poursuivre ce qu’elle a commencé en termes de réduction de cotisations sociales et de pression sur la grande distribution. Reste la question du modèle agricole. La France doit-elle se recentrer sur une vente plus qualitative et locale ou au contraire évoluer vers l’ultra-productivisme ? « Si nous choisissons ce second modèle, il faut être conscient des conséquences en termes d’impact environnemental et social. Sommes-nous prêts à les subir ? », interroge Marianne Lefebvre. Le témoignage de Miguel Rubio, un agriculteur andalou qui a opté pour l’ultra-productivisme, fait réfléchir : « On me paie si mal mes concombres et aubergines que je suis obligé de produire toujours plus, comme les autres. Cela génère encore plus d’excédents et fait encore baisser les prix : c’est un système de non-sens ! ».