«En 10 ans de chômage, j'en ai vu des projets, mais celui-là, j'y crois»

REPORTAGE A Prémery (Nièvre), 40 chômeurs de longue durée attendent le vote d'une proposition de loi. Si le texte est adopté, ils signeront un CDI...

Céline Boff

— 

Philippe Guilbert (au premier plan), 47 ans, au chômage depuis 10 ans, et Jacques Legrain, président de la communauté de communes Entre Nièvres et forêts.
Philippe Guilbert (au premier plan), 47 ans, au chômage depuis 10 ans, et Jacques Legrain, président de la communauté de communes Entre Nièvres et forêts. — C.B.

De notre envoyée spéciale à Prémery (Nièvre)

Depuis son inscription à Pôle emploi, en 2005, Philippe Guilbert a accepté des dizaines de boulots. De la peinture en bâtiment jusqu’à l’entretien de voiries, sans jamais retrouver d’emploi pérenne. « Dans la Nièvre, ce n’est pas le travail qui manque, ce sont les moyens de le financer. Les entreprises ne veulent pas prendre de risque et les collectivités ne peuvent plus payer de contrats », avance-t-il.

Son seul espoir réside désormais dans la proposition de loi « Territoire zéro chômage de longue durée », dont le parcours parlementaire débute ce mercredi. Si le texte est adopté, Philippe Guilbert signera un CDI. Comme 39 autres demandeurs d’emploi résidant à Prémery et dans ses environs.

>>A lire également : Cinq idées reçues sur le chômage

« Au départ, j’étais sceptique »

Cette zone est en effet l’un des dix territoires sélectionnés pour expérimenter une solution imaginée par ATD Quart Monde, une ONG spécialisée dans la lutte contre la pauvreté. Son idée ? « Proposer à des personnes recherchant un emploi depuis au moins un an un CDI rémunéré au Smic. Ils seront employés par une entreprise solidaire pour répondre aux besoins de la population non satisfaits par les entreprises locales », détaille Laurent Grandguillaume, député PS qui porte la proposition de loi.

>> A lire, l'interview de Laurent Grandguillaume: «C'est une utopie réaliste»

Ces postes seront financés par les économies réalisées grâce à la sortie du chômage de ces personnes (RSA, formation, etc.). « Si elle est votée, cette expérimentation sera menée pendant cinq ans et si elle est concluante, elle sera élargie à toutes les régions qui le demandent », ajoute le député.

« Au départ, j’étais sceptique, mais en y réfléchissant, c’est une idée géniale », réagit Thierry Guillot, artisan local. « Les demandeurs d’emploi retravailleront, ils toucheront le Smic au lieu du RSA, ils auront plus de pouvoir d’achat et retrouveront de la dignité. L’entreprise qui les emploiera recevra des fonds publics et devra donc réaliser un chiffre d’affaires limité. Et puis moi, j’aurai plein de boulot à lui donner : de la manutention sur les chantiers, du petit dépannage chez les particuliers, de l’aide à domicile chez les personnes âgées, comme la pose d’une ampoule… Ce sont des tas de services qui ne sont pas rentables pour nous car nous ne pouvons pas les facturer à leurs prix réels ».

« Nous avons répertorié une quarantaine de besoins non satisfaits »

Jacques Legrain, président de la communauté de communes Entre Nièvres et forêts, renchérit : « Nous avons répertorié une quarantaine de besoins non satisfaits, comme l’entretien des abords de la Nièvre, la livraison de bois de chauffage aux collectivités et aux particuliers, les services à domicile… Ici, 42 % de la population a plus de 60 ans. Ce n’est pas forcément un handicap : beaucoup perçoivent une retraite correcte. Ils pourraient donc acheter des services, mais pas aux prix facturés par le privé. »

Un dossard aux couleurs du projet Territoires zéro chômeur de longue durée est accroché sur une fenêtre de la communauté de communes Entre Nièvres et forêts. - C.B.

 

Le projet d’ATD Quart Monde l’a immédiatement emballé. Et pour cause : il y a trois ans, il a lancé avec une poignée d’élus un concept similaire. Une entreprise solidaire, baptisée Récoltes, qui a permis à une dizaine de chômeurs de reprendre le chemin du travail… Avant de fermer ses portes. Faute de trésorerie, Récoltes a fait faillite il y a un mois à peine. « Cette fois, c’est différent. Si la proposition de loi est adoptée, la prochaine structure bénéficiera de financements publics », se réjouit l’élu.

Pour Philippe Guilbert aussi, les choses sont différentes : « En dix ans de chômage, j’en ai vu des projets, mais celui-là, j’y crois. Des députés se mobilisent. Même le patronat est pour ». Il se prend déjà à rêver de son futur CDI. De son futur Smic. Celui qui lui permettra d’emmener ses enfants à la montagne et sa femme au restaurant. « Par manque d’argent, je ne l’ai pas fait depuis au moins huit ans », lâche-t-il, le regard baissé.

>>A lire aussi : « Nous sommes au service de la population, c’est ça, être élu, c’est ça, être maire »

Le chômage de longue durée coûte 33 milliards d’euros par an

En octobre 2015, 2.436.600 personnes étaient inscrites à Pôle emploi depuis un an ou plus, selon l’Insee. Soit une hausse du chômage de longue durée de +150% en moins de huit ans. D’après une étude réalisée par ATD Quart Monde, cette catégorie de chômage coûte 33 milliards d’euros aux finances publiques. Une somme qui se décompose en allocations et en prestations sociales, mais également en manque à gagner en impôts et cotisations sociales, et en coûts indirects – conséquences sociales du chômage sur la santé, la famille, etc.